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«La politique de la santé mentale devient trop restrictive»


Mercredi, 27 février 2008

Luisa Jacot Des Combes, présidente du groupe des psychiatres de l’Association des médecins de Genève, lance un appel pour que la dépression soit reconnue dans toute sa gravité.


Le 24 février, estimant que la qualité des soins offerts à la population est gravement compromise, 735 psychiatres-psychothérapeutes de toute la Suisse ont signé une lettre adressée à l’Office fédéral de la santé publique. Ils expriment ainsi leur plus vive inquiétude face à une politique en santé mentale qu’ils jugent dangereusement restrictive.

Dans cette lettre, ils demandent une réévaluation urgente de la modification de l’ordonnance fédérale sur les prestations de l’assurance des soins (OPAS) mise en application le 1er janvier 2007 concernant la psychothérapie médicale.

Cette nouvelle ordonnance exige qu’entre la sixième et la dixième consultation, le psychiatre-psychothérapeute adresse, pour toute psychothérapie, une demande au médecin-conseil de la caisse maladie qui doit alors décider s’il délivre une autorisation pour ce traitement allant jusqu’à 40 séances. Un second rapport exhaustif est encore nécessaire pour que la psychothérapie puisse se poursuivre au-delà des quarante premières séances.

Après quatorze mois de pratique, ils peuvent affirmer que l’entrée en vigueur de l’OPAS modifiée nuit indiscutablement à la qualité de leur travail. La rencontre avec le patient, décisive sur le plan thérapeutique, est en effet d’emblée compromise par l’intervention d’un tiers, absent et susceptible de refuser la mise en place ou la poursuite du traitement. Ce climat de méfiance aggrave l’angoisse des patients les plus fragiles et risque d’entraîner une limitation de l’accès aux soins psychothérapeutiques.

Par ailleurs, la confidentialité et le respect du secret médical ne sont plus sauvegardés par la multitude des échanges de rapports médicaux, rendant désormais difficile la totale séparation entre informations exclusivement médicales et informations administratives au sein des compagnies d’assurance.

Cette situation avait déjà été reconnue comme critique par le préposé fédéral à la protection des données. En effet, dans son rapport d’activité 1998-99, celui-ci considérait que les assurances sociales, d’une part, collectent trop de données et, d’autre part, communiquent trop à des tiers.

L’OPAS modifiée est en contradiction flagrante avec les préoccupations mondiales actuelles en matière de santé mentale telles qu’elles ont été détaillées récemment dans The Lancet. Ce journal médical anglais, qui fait autorité, désigne la psychiatrie comme la parente pauvre (et malade) de la médecine: 27% de la population européenne est susceptible de souffrir d’une affection psychiatrique dans l’année en cours, dont les trois quarts des personnes ne seront jamais soignées. Ce fait est d’autant plus choquant que l’on sait que la dépression peut être à l’origine d’une invalidité aussi grave que celle due à des affections somatiques chroniques, telles que l’angine de poitrine, l’arthrose, l’asthme ou encore le diabète.

Enfin, les signataires appellent à la responsabilité des autorités dans la planification des besoins prévisibles de politique sanitaire. Ils signalent que récemment, le Conseil suisse de la science et de la technologie a recommandé d’augmenter de 20% les places de formation dans les facultés de médecine pour faire face à la pénurie future de médecins en Suisse et on sait, que la tendance à la baisse n’épargne en aucune manière les psychiatres, comme le prouve un rapport récent: le nombre de jeunes médecins désirant se spécialiser en psychiatrie et psychothérapie a baissé de moitié durant ces cinq dernières années.

Dans ce contexte très inquiétant, l’OPAS modifiée se révèle être une mesure doublement néfaste: d’une part, elle exerce une action fortement dissuasive en ce qui concerne la demande de soins et, d’autre part, elle est gravement discriminatoire envers les patients n’ayant pas les moyens financiers d’assumer la poursuite du traitement en cas de réponse négative de l’assurance.

La nouvelle réglementation attaque les médecins psychiatres-psychothérapeutes dans leur identité professionnelle, les spoliant de leur responsabilité quant au traitement à appliquer, en confiant la décision à un tiers qui n’a jamais rencontré le patient.

Les 735 psychiatres-psychothérapeutes signataires lancent un appel pressant: toute personne malade, qui a besoin d’un traitement psychothérapeutique, doit pouvoir en bénéficier. La liberté et le droit des patients aux soins appropriés doivent être défendus. Une réévaluation urgente de la situation est indispensable.