Les médecins de famille vaudois en sursis
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Mercredi, 27 février 2008
VAUD. Les associations des médecins du canton ont créé une plateforme pour simplifier le transfert des cabinets.
Histoire de resserrer les contacts et les liens entre les anciens et les nouveaux et de combattre la pénurie qui menace campagnes et vallées, les associations vaudoises des médecins ont inventé une plateforme internet destinée «à faciliter la transmission des cabinets».
Le métier vieillit et on s’installe de plus en plus tard. A Genève, notamment, les médecins terminent leurs études vers 35-40 ans, contre 30-31 ans auparavant. Dans quinze ans, sept médecins de famille sur dix seront à la retraite. Vaud risque de manquer de généralistes et d’internistes, les «parents pauvres» de la Faculté. Surtout loin des villes, des agglomérations et de l’Arc lémanique.
Les femmes en force
De plus, les femmes embrassent en nombre la profession. Elles sont 12,5% chez les sexagénaires, alors qu’elles ont déjà doublé les hommes parmi les moins de 40 ans: 65% du lot. Seule une sur trois travaille à plein régime. Bref, le temps partiel avance, les vocations se font rares, l’arrière-pays perd sa force d’attraction et la population du canton augmente à toute vitesse et s’urbanise. Résultat: «Il faudra former davantage de praticiens», constatent en chœur la Société vaudoise de médecine (SVM) et le Conseil suisse de la science et de la technologie (CSST). Cependant, la Suisse, depuis une dizaine d’années, cherche plutôt à réduire leur nombre. Le numerus clausus barre l’entrée aux futurs praticiens dans toutes les universités helvétiques, à l’exception de Lausanne et Genève qui sélectionnent néanmoins au bout de la première année.
«La clause du besoin» régule et limite par ailleurs le libre marché des cabinets médicaux sur l’ensemble de la Suisse. Au grand dam des associations de la branche, cette clause a été introduite en 2002 afin de parer au manque de médecins dans les hôpitaux.
Risque de pénurie
Aujourd’hui, la pénurie guette surtout les villages campagnards, les stations des Préalpes ou les hameaux du Jura vaudois. Dans le Chablais, en 2004, douze médecins assuraient soins et consultations. Trois ans plus tard, ils n’étaient plus que la moitié. Mais la situation évolue et semble s’améliorer ces derniers mois. Dans le canton de Vaud, on compte 1700 cabinets privés, dont un quart de médecins de famille. En 2007, la SVM a dénombré près de 70 mutations.
En somme, plateforme ou pas, le moment est venu de séduire la relève. «Des incitations financières pourraient attirer les jeunes médecins vers les périphéries du canton», suggère le docteur Charles-Abram Favrod-Coune, président de la SVM.
Marco Danesi
Le cabinet de père en fils
Dans la campagne vaudoise, la médecine est une affaire de famille.
Depuis quatre mois, Frédéric Anex a repris le cabinet de son père, à Echallens. A 34 ans, il s’imagine en médecin de l’arbre généalogique. Un docteur des corps et des âmes, qui accompagne ses semblables de leur naissance à l’âge adulte, sinon vers leur fin. Un praticien qui va connaître dans le secret du stéthoscope maux et bonheurs des ménages. Au point de devenir un conseiller familial, conjugal, psychologique. «Il y a un quart de consultation et trois quarts de confidences.»
Ce n’est pas un hasard si, de plus en plus, les facultés soignent le facteur humain, la formation à l’entretien, à l’empathie avec les patients. En quelques mois, Frédéric Anex a surtout découvert que les gens sont «incroyablement attachés au médecin de famille».
Pourtant, il a eu le sentiment de perdre pied au tout début, dépassé par la tâche. Il en a parlé. Ses pairs et sa famille l’ont aidé. «Il ne faut jamais s’installer seul si l’on veut survivre.» Quitte à reprendre un poste à deux ou trois. On gagne moins, mais il n’y a pas à se plaindre. Frédéric Anex travaille 50 à 60 heures par semaine, paie un poste administratif à plein-temps, 30% d’une laborantine qu’il partage avec d’autres médecins, plus une femme de ménage. En règle générale, le chiffre d’affaires varie entre 350000 et 500000 francs par an. Une bonne moitié couvre les charges, un quart les impôts. Il reste donc 100000 à 200000 francs.
Campagne idéale
Dans le cabinet, au 1er étage d’un immeuble des années 70, entre la gendarmerie et le temple, il a changé peu de chose. Un coup de peinture, l’informatique. Il ne faut pas brusquer les patients ni leurs habitudes. Par contre, il introduit graduellement des nouveautés. Par exemple, il appelle les clients pour leur communiquer les résultats des examens.
Frédéric Anex évoque le b.a.-ba de la transaction. Déontologiquement, on n’a pas le droit de vendre son pas-de-porte. On rachète le matériel, certes. FMH et SVM, afin d’éviter les abus et les prix surfaits, ont fixé des barèmes pour calculer des tarifs forfaitaires de reprise en fonction des chiffres d’affaires. Là, avec son père, trente ans de métier, les choses ont été simples, réglées sans difficultés.
Dès le début de son assistanat, il a su qu’il le remplacerait un jour. Echallens, dans le Gros-de-Vaud, «c’est la campagne idéale». Près de Lausanne, d’Yverdon. Au village, neuf médecins de famille se partagent les 5000 habitants. Tout le district, 21000 résidents, en compte 15, dont quatre femmes à temps partiel. La grande majorité a 55 ans et plus. Frédéric Anex est le cadet.
Devenir indépendant
Ce qui est difficile «c’est de devenir chef d’une entreprise, de devenir indépendant. A l’hôpital, on est salarié, intégré dans une structure. Personne ne vous prépare à la gestion de votre affaire.» Même s’il existe depuis 2007 un Institut de médecine générale à l’Université de Lausanne. Monter un cabinet ça demande de la patience: «Six à dix-huit mois.» C’est un projet de vie. «On ne peut pas décider à la hâte de son installation. Il faut tenir compte de sa famille, des lieux, des moyens de transport, des écoles. Du système de garde. Au temps de mon père, on y allait un peu à l’aveuglette.»
Pendant les études, «soit on est manuel, et on se dirige vers la chirurgie. Ou intellectuel, et on penche plutôt pour la médecine générale.» Un stage à la polyclinique de Lausanne l’a convaincu. Les contacts avec les patients ont été décisifs. En bien ou en mal. Une fois, un patient contrarié a appelé son père, qui a refusé de répondre. Les choses sont claires entre les deux. Bien sûr, «les gens comparent». Mais c’est justement ce bric-à-brac de sentiments et de liens qui incarne le mieux le médecin de famille. Davantage que la blouse blanche au milieu d’un champ, avoue-t-il au moment de la photo.
Marco Danesi
«Si on veut remettre un cabinet médical, il faut s’y prendre dix ans à l’avance»
Pas facile de pratiquer la médecine généraliste dans une région périphérique.
Combien de patients ont-ils attendu, un brin inquiets, un diagnostic dans ce cabinet? Des générations entières d’habitants de Château-d’Œx et de tout le Pays-d’Enhaut. Charles-Abram Favrod-Coune, 55 ans, consulte dans le cabinet qu’a tenu jadis son père et que son arrière-grand-oncle a ouvert en 1890 dans le chalet de famille. Les lieux ont été aménagés dans ce qui était alors les caves de la bâtisse. On y pénètre depuis la rue, au centre de la localité, par un portail qui donne sur une petite cour pavée à l’ancienne. En un coup d’œil, le cabinet du docteur Favrod-Coune résume tout ce qu’on pourrait dire sur les médecins généralistes installés en périphérie: les avantages comme les inconvénients.
Un successeur à trouver
Président de la Société vaudoise de médecine (SVM) et vice-président libéral du Conseil communal (parlement) de Château-d’Œx, Charles-Abram Favrod-Coune est donc un enfant du pays. Après ses études et une quinzaine d’années passées en hôpital, il a souhaité revenir vivre et travailler à Château-d’Œx. Il partage aujourd’hui son cabinet avec sa femme, également médecin. Dans une dizaine d’années, le couple espère se retirer et le remettre à un successeur. Aucun de ses trois enfants n’a suivi la filière familiale, il faudra donc trouver ailleurs. «Lorsqu’on veut remettre un cabinet, il faut y penser au moins dix ans à l’avance. Si un jeune vient observer quelques jours comment nous travaillons, il ne va pas venir. Il faudra lui trouver un mode de travail différent.»
La charge de travail est lourde, les distances sont grandes, comme la région. «J’ai parfois l’impression de refaire ce qu’a fait mon père avant moi: partir tôt le matin et rentrer tard le soir.» Et puis il y a les jours de garde. Environ 80 par an pour Charles-Abram Favrod-Coune. «Et je ne suis pas le champion du canton.» Forcément, avec quatre médecins généralistes dans le Pays-d’Enhaut qui assurent une permanence toute l’année et 24h sur 24, le calcul est vite fait. Rien de comparable en ville, où la densité de praticiens permet une répartition bien plus confortable. «La garde est une gêne durant la journée; la nuit c’est une inquiétude permanente. Cela m’est arrivé plus d’une fois de quitter le repas de Noël pour une urgence.» Et puis il ne faut évidemment pas quitter la région.
Avoir les nerfs solides
Alors, difficile la médecine dans une zone périphérique? «Il faut avoir les nerfs solides», dit Charles-Abram Favrod-Coune. Pour attirer un jeune médecin, par exemple à Château-d’Œx, il faut donc lui proposer de s’associer progressivement, estime-t-il. Et s’il aime la montagne et la nature, il aimera ce métier «formidable». Ce métier pour lequel Charles-Abram Favrod-Coune donne beaucoup avec l’énergie de la passion. Et le politicien de milice qu’il est rajoute: «Le maintien des médecins dans les zones périphériques ne fait pas l’objet d’assez d’attention de la part de la classe politique.» Améliorer les transports, les routes et les conditions d’habitation dans les zones concernées pourrait aider à renverser la tendance.
Laurent Caspary

