Des idées pour pallier la pénurie
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Lundi, 31 mars 2008
Santé ● Jean-Daniel Schumacher, qui préside la société de médecine du canton, rêve de réhabiliter le statut de l’indispensable médecin de premier recours.
Médecin de famille, de campagne ou de premier recours – quel que soit le nom qu’on lui donne, le généraliste est indispensable aux patients comme à la société. Or la pénurie guette (notre édition du 22 février). Jean-Daniel Schumacher, président de la société de médecine du canton de Fribourg, n’entend pourtant pas baisser les bras. «Nous avons des idées pour améliorer la situation, mais nous n’y arriverons pas si l’Etat ne fait pas l’effort de proposer de bonnes conditions-cadres aux jeunes».
Dans son cabinet de Tavel, le Dr Schumacher est rayonnant: il aime son métier et ça se voit. Il reconnaît pourtant que tout n’est pas rose, ce qui dissuade les jeunes praticiens. Résultat, plus de la moitié des généralistes fribourgeois ont dépassé 55 ans et ils ne trouvent personne pour prendre la relève.
Stupide clause du besoin
La profession a perdu son attrait, surtout en campagne, explique notre interlocuteur. La faute à la lourdeur de l’investissement – des centaines de milliers de francs pour installer un cabinet – à la charge de travail, ainsi qu’aux complications administratives. «Quel jeune veut s’endetter au risque de plonger et au prix de sa qualité de vie?», interroge le médecin. Car les multiples gardes de nuit ajoutées à de grosses journées de travail, ça finit par peser. «Nous y épuisons nos ressources physiques et morales, ce qui risque de se traduire en baisse de la qualité des soins.»
M. Schumacher pointe aussi un doigt accusateur sur la clause du besoin décidée au niveau fédéral, qu’il qualifie de stupide. «Elle véhicule l’idée d’une pléthore de médecins, alors que c’est une pénurie qui se dessine», plus sensible en périphérie et parmi les généralistes. En fermant l’accès à la pratique du cabinet médical privé, cette clause a maintenu les jeunes médecins dans les hôpitaux… où ils se sont spécialisés, se détournant de la médecine de base.
Convaincre les jeunes
Elle est pourtant aussi essentielle que passionnante. Le médecin de premier recours est un spécialiste en polymorbidité; il doit avoir une bonne idée de tout, traiter les vieillards comme les enfants, savoir suturer une plaie, poser un plâtre, repérer les symptômes de toutes sortes de maux – physiques et psychiques. Il doit surtout être capable de prendre son patient globalement et de poser un diagnostic sûr. Dans l’urgence parfois.
Et, pour les patients, quel confort d’avoir quelqu’un à qui s’adresser quand quelque chose ne va pas – quoi que ce soit.
«Nous sommes tous convaincus de ce que nous faisons, mais nous devons parvenir à convaincre les jeunes», résume le Dr Schumacher, qui rêve d’alléger la charge pesant sur les épaules des généralistes. Dans le domaine de la garde, par exemple. En Singine, un système de collaboration avec l’hôpital de Tavel a été mis en place: un assistant aux urgences reçoit les téléphones et ne fait appel au médecin de garde qu’en cas de nécessité. «Cela nous évite d’être réveillés à tout moment.» La société des médecins fribourgeois est en négociation avec les responsables hospitaliers, afin d’étendre ce système au reste du canton.
Former les assistants
Jean-Daniel Schumacher évoque encore la création de réseaux de médecins qui sont stimulants et rassurants pour les jeunes confrères. Cela permettrait à ceux qui le souhaitent, en particulier aux femmes, de travailler à temps partiel.
Le rôle du médecin de premier recours, qui peut être aussi un spécialiste, doit être repensé, estime notre interlocuteur, qui verrait le praticien prendre le leadership de la prise en charge d’un patient, d’une chaîne de traitements ou de soins pour une maladie donnée.
Et puis, il faudrait offrir aux assistants des hôpitaux une formation auprès d’un médecin de premier recours. Histoire qu’ils puissent voir de l’intérieur en quoi consiste ce travail, acquérir une expérience que l’hôpital ne peut leur offrir et, qui sait, y prendre goût.
Patients informés
Mais pour concrétiser tout cela, il faut un coup de pouce étatique. M. Schumacher a l’impression d’avoir été entendu à la Direction de la santé publique. Il es- père un pas supplémentaire. Sous l’an- gle fiscal, aussi: «Les entreprises bénéficient d’exonérations; pourquoi pas les jeunes médecins qui ouvrent un cabi- net en campagne?» Sans cela, la médecine de proximité telle qu’elle est aujourd’hui ne survivra pas, avertit notre interlo- cuteur qui voit avec une certaine inquiétude les cabinets se concentrer dans les villes.
Le 1er avril 2005, plus de dix mille médecins étaient allés à Berne pour attirer l’attention sur le problème de la médecine de premier recours. Demain, les généralistes remettront une information à leurs patients. «Nous ne voulons pas les prendre en otages, mais les avertir», assure M. Schumacher. I
BIO EXPRESS
Judoka, instituteur puis médecin
Natif de la ville de Fribourg, Jean-Daniel Schumacher est âgé de 52 ans, marié et père de deux adolescents.
Il exerce sa profession dans son cabinet de Tavel, mais assure aussi la responsabilité médicale des 90 résidants du home de la Providence à Fribourg.
La médecine n’a pas constitué son unique vocation. Dans un premier temps, il se voyait judoka et rien d’autre. «Mon école de vie», dit-il. Puis il est devenu instituteur, profession qu’il a exercée pendant plusieurs années à l’école du Jura. Il a, finalement, obliqué vers la médecine pour laquelle il travaille «comme un fou», avec une passion intacte. MJN
Refuser la mainmise des caisses
D’après Jean-Daniel Schumacher, la pression des assurances-maladie n’est pas étrangère à la désaffection dont souffre la médecine de base, mais pas seulement elle. «Il n’y a pas de dialogue, mais un rapport de force», dit-il en souhaitant que l’autorité politique joue véritablement son rôle d’arbitre. «Les caisses ont toujours plus de poids; l’Etat ne doit pas accepter leur mainmise sur le système de la santé, mais élaborer un cadre de travail sûr pour les médecins.» Appréciant le côté stimulant du partenariat, le président fribourgeois se décourage cependant face à une situation par trop déséquilibrée où les assureurs détiennent toujours plus de pouvoir – au détriment des praticiens comme des patients. Aux yeux du praticien, la votation du 1er juin permettra aux citoyens de dire s’ils entendent laisser leurs caisses-maladie décider pour eux…
Madeleine Joye

