«Une école de médecine est une chance»
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Mardi, 29 avril 2008
VAUD. Pierre-François Leyvraz va reprendre la direction du CHUV. En vue, sa fusion avec la Faculté de médecine, une première suisse. D’ici à trois ans, annonce-t-il.
Il apparaît habillé de noir au pays des blouses blanches, et pourtant, il est l’un des leurs. Pour la première fois depuis vingt ans, le Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) sera dirigé par un médecin. Fin de l’ère des administratifs.
Agé de 59 ans, Pierre-François Leyvraz a étudié à Lausanne avant de travailler en chirurgie orthopédique, notamment en France et aux Etats-Unis. En 1996, il a été nommé chef du Service d’orthopédie et de traumatologie de l’appareil moteur du CHUV. Ces derniers mois, il a mené le regroupement de plusieurs unités en un Département de l’appareil locomoteur.
Dès le début juin, Pierre-François Leyvraz prendra les rênes du premier employeur du canton de Vaud, avec ses 8000 salariés, ses 11 départements cliniques, ses laboratoires de recherche et ses nombreuses institutions affiliées. Cet enfant du sérail dirigera le CHUV et les hospices alors que se dessine un projet, inédit en Suisse, de fusion de l’hôpital avec la Faculté, afin d’instaurer une Ecole de biologie et de médecine (ou EBM, nom provisoire). Pour Le Temps, Pierre-François Leyvraz précise ses intentions.
Le Temps: Prendrez-vous la tête de la future Ecole de biologie et de médecine?
Pierre-François Leyvraz:Nous n’en sommes pas encore là! Aujourd’hui, le doyen dirige la Faculté de biologie et de médecine. J’ai moi-même été nommé en raison de mon profil, parce que le projet consiste à fusionner à moyen terme l’aspect académique et clinique de la médecine. Nous avons actuellement deux institutions, CHUV et Faculté, qui collaborent, certes, mais qui fonctionnent en parallèle. Avec deux logiques et deux hiérarchies de décisions, l’une académique, l’autre hospitalière. Le premier projet de cette Ecole de biologie et de médecine a fait l’objet d’une consultation large, le second est en voie de finalisation et sera également soumis à une large consultation.
Comment se manifeste la différence de sensibilité?
Le dialogue entre un chercheur dans le domaine fondamental et un clinicien n’est pas toujours évident. Si l’on doit repourvoir un poste en neurologie, la faculté voudra un chercheur, la clinique aura un autre souhait.
En quoi une école unique changerait-elle cet état de fait?
En réunissant les spécialistes. Nous pourrons rassembler les professeurs qui mènent des recherches fondamentales, ceux qui sont dans la recherche translationnelle (l’utilisation des découvertes pour une application clinique, ndlr) et la clinique. Avec une direction unique, nous pourrons réorganiser l’institution. Mais il faudra deux ou trois ans pour réaliser la fusion, la même période pour ajuster les mécanismes, et une dizaine d’années pour consolider la nouvelle institution. En attendant, nous étudions les possibilités de modifier les règlements en vigueur pour pouvoir avancer.
Dans la faculté, certains mènent des recherches de base, comme l’étude des fourmis. Que fera-t-on de ce genre de travaux?
Il y a des inquiétudes, mais nous devrons prendre soin d’expliquer à chacun ce que le projet apporte. Il ne se fera d’ailleurs pas sans l’assentiment de tous les acteurs, j’ai constaté à quel point l’adhésion des différents protagonistes est déterminante, notamment lors de la fusion de l’Hôpital orthopédique avec le CHUV que nous venons d’accomplir. Nous pourrons disposer d’une palette très large de recherches et d’enseignements, même dans des domaines apparemment très éloignés de la clinique. Ainsi, en matière d’écologie, les recherches peuvent être profitables à la médecine. L’un des enjeux majeurs des décennies à venir réside, justement, dans l’impact de l’environnement sur l’homme.
Les finances des hôpitaux universitaires sont souvent décrites comme opaques, surtout par les assurances maladie, qui se plaignent de payer pour la recherche… Une structure unique ne rendra-t-elle pas les flux plus obscurs?
Les chercheurs ont déjà des financements différents, parfois très nombreux, et il y aura toujours un budget académique ainsi qu’un autre pour l’hospitalier. De toute manière, sous la pression notamment des assureurs, nous devons parvenir à la transparence financière. Cela dit, on peut se demander s’il est juste que les assurances ne financent que les soins, alors que les hôpitaux universitaires forment les médecins de demain.
Ne serait-il pas plus simple de donner à la future EBM une autonomie totale?
Au vu des limites de nos moyens vaudois, ce serait une aberration. Nous ne sommes pas à Boston, et ses Medical Schools à l’anglo-saxonne, ou en France, avec des universités spécialisées dans les sciences humaines ou la médecine. Pour les ressources, nous nous trouvons toujours dans une situation sous-critique. Ainsi, on disperserait, ou on diviserait trop, les moyens. Et le lien avec l’université est important en termes de caution académique.
Faut-il instaurer des pôles régionaux pour la médecine, par exemple avec Genève? Comme un retour du Réseau hospitalo-universitaire (Rhuso)?
Le Rhuso nous aurait fait avancer, on a peut-être manqué une opportunité. Cela dépend surtout de ce que la Suisse veut faire de sa médecine, qui est déjà très forte. Si le pays veut une médecine rayonnant sur le marché international, un peu comme l’hôtellerie au XIXe siècle, il faut y mettre les moyens.
Et pour cela, il faut des pôles de médecine supracantonaux?
Nous y serons conduits. Mais les résistances internes aux Facultés de médecine et l’attachement des cantons à leur hôpital universitaire rendent les processus relativement difficiles. Il faudrait une poussée extérieure. Il y a des avancées entre les cantons, notamment sur la médecine de pointe, mais nous sommes encore au stade de la concertation.
A propos de chats et chiens, vous avez non loin du CHUV une EPFL qui mise sur les sciences de la vie, jusqu’à reprendre l’Institut de recherche expérimentale sur le cancer (Isrec), n’est-ce pas source de tensions?
Je suis moi-même professeur titulaire à l’EPFL et cela ne pose aucun problème, c’est même évident. Nous devons occuper chacun notre place. L’EPFL trouve en nous un partenaire précieux pour la recherche translationnelle, elle nous offre les technologies dont nous avons besoin, par exemple dans les lasers ou l’imagerie médicale. Une telle situation repose bien sûr aussi sur des liens personnels, et à ce titre, la conjoncture est favorable.
Ne serait-il pas plus logique que l’Isrec, qui opère dans la recherche fondamentale, relève de l’Université ou de l’Ecole de médecine?
Ce pourrait être le cas. Mais la recherche est gagnante, car nous créerons des groupes mixtes. Certains chercheurs de l’Isrec viendront au CHUV. C’est comme le M2, qui structurera la ville: nous balisons la recherche par étapes, par stations.
Laurent Caspary et Nicolas Dufour
«Le CHUV veut attirer les patients privés»
Les urgences sont aux soins intensifs.
Le Temps: Que faire pour désengorger le service des urgences, confronté à la montée de la violence urbaine?
Pierre François Leyvraz: Nous avions un sérieux problème avec des cas de plus en plus violents, de plus en plus durs et lourds et des effectifs en nombre insuffisant. Ainsi qu’une organisation mal adaptée à ce changement de situation. Je suis allé sur place, pratiquement dans la peau d’un patient. Comme je connais le métier, j’ai vu où se situaient les problèmes. J’ai fait un plan et nous avons développé de nouvelles structures pour que les patients attendent moins. Plus de 2 millions de francs ont ensuite été injectés avec l’accord du chef de département Pierre-Yves Maillard pour améliorer les urgences. Nous avons l’argent, mais il faut maintenant recruter le personnel et ce qui n’est pas simple. Sur les cinq chefs de chirurgie dont nous avons besoin, deux ont déjà été recrutés.
Les dernières études montrent que les employés sont satisfaits de leur sort. Quel message avez-vous à leur apporter?
Environ 80% des collaborateurs disent être fiers de travailler au CHUV et j’en suis très heureux. Car s’ils sont fiers, c’est qu’ils adhèrent à une culture et à une certaine philosophie. On ne fera jamais autant de bon travail que si on motive les gens à leur poste de travail. Il faut que les rapports humains soient respectueux, il faut abolir les castes, avoir un contact beaucoup plus direct.
Quelle est la philosophie du CHUV?
Nous avons défini un certain nombre de valeurs. Une des valeurs importante pour moi, c’est l’empathie. Cela veut dire que l’on s’intéresse vraiment au patient et à sa personnalité, et pas seulement du point de vue médical et technique. Si vous faites cela, vous vous intéressez aussi à votre voisin qui travaille à côté de vous. L’autre valeur, c’est la compétence: s’astreindre à se perfectionner, à acquérir le meilleur dans sa discipline. Ne pas s’endormir dans ses charentaises. Un service de l’Etat peut être aussi compétitif qu’un service privé si on lui en donne les moyens et une certaine liberté d’action.
Le CHUV rencontre-t-il toujours des problèmes de recrutement, notamment pour les infirmières?
Cela va un peu mieux. Mais nous avons encore des soucis avec les infirmières spécialisées. Nous avons les contraintes d’un service de l’Etat avec une loi sur le personnel qui ne permet pas toujours de s’adapter aux cas individuels. Je prends l’exemple d’une excellente instrumentiste qui est débauchée par une clinique privée en lui offrant un salaire significativement plus élevé. Là, nous ne pouvons pas suivre. Nous avons un problème de concurrence pour les gens rares. C’est vrai aussi avec les médecins cadres et les spécialistes de haut niveau.
Que faire contre ce phénomène?
Certes, il est parfois un peu contrariant de perdre quelqu’un que l’on a formé. Pour l’instant, on laisse croître dans notre pépinière des collaborateurs de qualité qui finissent par être attirés à l’extérieur. C’est du gâchis. Cela coûte plus cher que de payer ces professionnels de haut niveau un peu mieux, en fonction du marché, afin de les retenir. En nous permettant d’aller jusqu’à un revenu cumulé de 500 000 francs le règlement des médecins cadres nous laisse une certaine latitude que nous devrons exploiter. Reste que la surenchère n’est pas une solution. L’Etat nous donne un budget, mais nous avons une autre possibilité: être attractif pour les patients privés. Avoir des compétences telles afin que les patients viennent d’un peu partout parce qu’ils savent qu’au CHUV les soins sont d’excellente qualité. Je pense surtout aux soins tertiaires (médecine destinée aux cas compliqués qui nécessitent une technique et des connaissances sophistiquées, ndlr) pour lesquels nous ne sommes pas vraiment en concurrence avec les cliniques privées. Ceci se fera bien sûr sans réduction de place pour les assurés de base. Au contraire, les revenus qui ressortiront de ces activités privées serviront à investir dans le service public.
Plusieurs affaires de malversations ont secoué le CHUV. Où en est-on en matière de contrôle interne?
En dehors d’une affaire explosive et tout à fait exceptionnelle (affaire Bogousslavsky, ndlr), nous avons eu quelques irrégularités qui sont surtout dues à des méconnaissances des règlements. Il y a eu un effort pour recadrer cela avec la création d’un Service d’audit interne et un travail de clarification des directives internes. Il ne s’agit pas d’un service policier, car, au final, l’institution souffre, certes, mais les gens aussi. Nous voulons un contrôle plus strict, pas une chasse aux sorcières.
Propos recueillis par Laurent Caspary et Nicolas Dufour
Un seul cas de suicide assisté en deux ans
Fin 2005, une décision du CHUV faisait le tour de la planète médicale: l’Hôpital universitaire vaudois était le premier de Suisse à autoriser un patient à se donner la mort dans ses murs, avec l’aide de l’association Exit mais après une évaluation de la demande.
Pierre-François Leyvraz avoue que dans ce débat son «affect personnel» ne peut être mis en avant tant la question est complexe et sensible. «Pratiquement, il n’y aura pas de changement avec mon arrivée, mais je suis prêt à rouvrir ce débat à l’interne, s’il le faut. Et y faire participer tous les professionnels qui ont à prendre en charge ces patients en s’appuyant sur l’unité d’éthique que nous avons créée à la direction médicale.»
Il y a plus de deux ans, cette annonce a fait l’effet d’une petite bombe, relançant le débat sur l’assistance au suicide. Deux ans après la polémique, et alors que l’euthanasie active continue de défrayer la chronique au niveau national, mais également en France avec le cas ultra-médiatisé de Chantal Sébire, le bilan chiffré à Lausanne reste plus que modeste.
Ainsi, entre le 1er janvier 2006 et le 30 juin 2007, quelque 54000 patients ont été hospitalisés au CHUV. Durant cette même période, seulement six demandes d’assistance au suicide ont été déposées, toutes dans les sept premiers mois suivant l’annonce de la nouvelle directive.
Les six personnes souffraient toutes de pathologies qui ont été jugées très sévères. Au bout de la procédure, une seule personne, vivant dans un EMS rattaché au CHUV, est morte par suicide assisté. Les autres sont décédées de mort naturelle, ont retiré leur demande après avoir reçu un traitement contre la douleur ou ont vu leur demande refusée parce que leur état s’améliorait.
La directive adoptée par le CHUV en décembre 2005 s’inscrit dans la ligne des prises de position de l’Académie suisse des sciences médicales et de la Commission nationale d’éthique. Ces deux positions, qui admettent l’aide au suicide, s’appuient sur l’art. 115 du Code pénal suisse qui traite du respect de la volonté et de l’autonomie du patient. Les conditions requises pour accéder à l’assistance au suicide sont les suivantes: maladie incurable et fin proche, capacité de discernement, alternatives proposées sous forme de soins palliatifs et geste accompli par le patient.
Laurent Caspary

