«En Suisse, les spécialistes ont peur de parler de l’excision»
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Samedi, 28 juin 2008
Questions à Monika Hürlimann, coordinatrice chez Caritas Suisse à Zurich du Service de médiation pour la prévention contre l’excision des filles.
Depuis deux ans, les diverses organisations s’engageant en Suisse contre les mutilations sexuelles sont regroupées en réseau dans le Service de médiation pour la prévention contre l’excision des filles, modestement soutenu par la Confédération à hauteur de 90 000 francs par année. Monika Hürlimann en est la coordinatrice.
Le Temps: Une mère et un père somaliens ont été condamnés à 2 ans de prison avec sursis par le Tribunal cantonal de Zurich pour avoir fait exciser leur fillette de 2 ans en 1996 par un médecin somalien de passage. Une peine trop clémente pour être dissuasive?
Monika Hürlimann: Je peux me ranger à l’argumentation du tribunal. Les parents ont appris, ils ont renoncé à exciser leurs deux plus jeunes filles, c’est primordial. On ne peut pas encore faire de la prévention sur le dos de la famille. Et une condamnation, même avec sursis, est un signal important. Cela va faire le tour de la communauté somalienne, j’en suis persuadée.
- Lors du procès, on a appris qu’une travailleuse sociale qui s’occupait de la famille dans ses premières années en Suisse n’a jamais voulu aborder la question des mutilations génitales, jugeant que c’était une affaire privée…
- C’est tragique, et c’est malheureusement une réalité. Beaucoup de personnes travaillant avec des migrants, et qui ont un rapport privilégié avec eux, en sont restées à un faux romantisme culturel. Elles ont peur de discriminer des groupes ethniques déjà très stigmatisés en Suisse. J’entends dire: «C’est leur culture, cela ne nous concerne pas…» C’est un dilemme classique dans les situations interculturelles. Mais, ici, la protection de l’enfant et les droits des femmes à l’intégrité corporelle doivent avoir la priorité absolue.
-C’est un thème dont on a pourtant beaucoup parlé ces dernières années, l’étude publiée par l’Unicef suisse en 2005 a montré que notre pays était aussi concerné sur son territoire par l’excision. Elle estime qu’il y a de 6000 à 7000 femmes qui sont excisées ou courent le risque de l’être. Les choses n’ont pas bougé depuis?
- Le thème passe pour tabou. Les réticences sont plus grandes chez les spécialistes en Suisse que chez les familles migrantes. On a peur d’aborder la question et de parler de sexualité, et encore plus avec des Africaines! Je connais un cas où les autorités et divers services ont tourné autour du pot pendant six mois avant de se rendre chez les parents, et, avec l’aide d’un interprète spécialisé, de poser simplement la question. Et l’on a pu trouver une bonne solution. Les parents se sont engagés envers les autorités de tutelle à ne pas exciser leur fille. Car, une fois sur territoire suisse, les familles migrantes ne se décident de loin pas toutes automatiquement pour une excision.
- Votre réseau rassemble notamment l’Unicef, Caritas, Iamaneh Suisse, Terre des femmes, la Fondation pour la santé sexuelle et reproductive. Qu’avez-vous fait depuis deux ans, et quelles sont vos priorités?
- Nous avons déjà établi des lignes directrices pour le personnel médical. Et chaque organisation se bat sur son terrain. Les associations de migrants africains sont aussi très actives et fournissent un travail très professionnel pour informer leur communauté. A Caritas, nous nous engageons en priorité auprès des femmes concernées. Nous laissons l’information des spécialistes à d’autres. Si, du côté des médecins et des sages-femmes, le message commence à passer, il reste encore beaucoup à faire pour sensibiliser les travailleurs sociaux et les éducatrices de la petite enfance, par exemple.
- Grâce à la conseillère nationale genevoise Maria Roth-Bernasconi, une norme pénale s’appliquant expressément aux mutilations génitales va être élaborée. En même temps, les Chambres fédérales ont accepté une motion qui devrait permettre de débloquer 600000 francs pour une nouvelle campagne d’information. A-t-on vraiment besoin d’une telle campagne?
- Une campagne nationale est une bonne chose. Mais elle ne remplace pas le travail de longue haleine qui consiste à établir et maintenir le contact avec les migrantes. Et un message de prévention ne sert à rien si, au moment décisif, le médecin, la sage-femme ou l’assistante sociale ne font pas leur part.
Propos recueillis par Catherine Cossy
Service de médiation pour la prévention contre l’excision des filles, Monika Hürlimann, Caritas Suisse, mohuerlimann@caritas.ch, tél. 041/419 23 55.
Une liste d’adresses se trouve sous «www.caritas.ch/gesundheit».

