«Chacun doit avoir sa carte de donneur!»
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Vendredi, 25 juillet 2008
Pr MANUEL PASCUAL – Comment lutter contre la pénurie d’organes?
LAUSANNE – Un an après l’entrée en vigueur de la loi sur la transplantation, la situation reste dramatique en Suisse. Rencontre avec le professeur Manuel Pascual, chef du service de transplantation d’organes du CHUV
La Suisse est souvent présentée comme la mauvaise élève de l’Europe en matière de transplantation. Qu’en est-il exactement?
En Suisse, aujourd’hui, 1200 ou 1300 personnes sont en attente d’une greffe d’organes. Le tiers environ de ces personnes va recevoir une greffe dans l’année et cinquante vont décéder du fait de l’absence de donneurs. Ce chiffre alarmant témoigne de la pénurie persistante d’organes dans notre pays.
La loi sur la transplantation, votée il y a tout juste un an, va-t-elle permettre de changer la donne?
La loi a avant tout changé le système d’allocation d’organes. Désormais, les cantons se chargent d’identifier les donneurs dans les soins intensifs et les organes sont ensuite attribués de manière centralisée sur l’ensemble de la Suisse. C’est un système qui vise à être plus équitable.
Mais en quoi cette loi permet-elle d’accroître le nombre de donneurs?
La loi de juillet 2007 a aussi institué des «coordinateurs de dons». Ces personnes doivent s’assurer que tous les centres font le maximum pour identifier des donneurs.
Ce n’est pas toujours le cas?
Dans certaines unités de soins intensifs qui manquent de ressources et de places, on se contente parfois d’arrêter les machines lorsqu’un patient décède. Or il y a tout un travail de diagnostic de mort cérébrale qui doit être fait, pour voir si le patient remplit les critères pour être un donneur potentiel. Mais ce travail est une contrainte supplémentaire pour les unités. Pourtant, cette démarche est essentielle. Et c’est pour l’encourager que l’on commence à recruter des coordinateurs de dons, au CHUV comme ailleurs.
Vous parlez, avant tout, d’une pénurie de donneurs décédés. Qu’en est-il des donneurs vivants?
Au CHUV, le programme multidisciplinaire des donneurs vivants de reins donne de bons résultats: en 2003, 4% des greffes rénales étaient le fait de donneurs vivants. C’est le cas de 50 à 60% de ces greffes aujourd’hui.
Comment expliquez-vous cette explosion du nombre de donneurs vivants?
Si le don vivant s’est développé de manière significative, c’est notamment grâce aux nouveaux médicaments qui limitent au maximum les risques de rejet. On a aussi beaucoup investi sur des actions d’information à la population, pour expliquer que l’on peut de nos jours donner un rein sans craindre pour sa santé. Si la sélection du donneur a été bien faite, cela n’implique absolument aucune conséquence pour lui.
Qui sont les donneurs vivants?
Le don vivant se fait généralement entre parents et enfants, entre frères et sœurs, entre conjoints ou entre amis. On a également de très rares cas de dons altruistes. Je rappelle qu’on peut avoir 0% de similitudes génétiques entre le donneur et le receveur, tout en ayant d’excellents résultats. Cela dit, tout le monde ne peut pas être donneur: il y a environ 20% de chances pour que l’état de santé de la personne l’empêche de donner un de ses reins à une autre.
Si le nombre des donneurs vivants explose, en va-t-il de même des détenteurs de la carte de donneur?
On a aujourd’hui un taux de port de carte qui est extrêmement faible en Suisse. Même si certains chiffres sont encourageants: on a fait une enquête dans le canton de Vaud, il y a deux ans, qui montrait que près de 80% de la population était favorable au don d’organes et que 20% avaient une carte de donneur. Aujourd’hui, notre but est de faire en sorte que la totalité des personnes favorables au don aient leur carte.
En Autriche, tout individu est considéré comme un donneur potentiel, à moins qu’il ne se fasse inscrire comme non-donneur dans le registre central. Une conseillère nationale PDC, Viola Amherd, a proposé que la Suisse s’aligne sur ce modèle. Qu’en pensez-vous?
Le système du consentement présumé serait un excellent moyen de lutter contre la pénurie d’organes, et j’y suis plutôt favorable. L’idée fait progressivement son chemin en Europe et je sais qu’en Angleterre elle est défendue par Gordon Brown lui-même. Ce n’est pas impossible qu’un jour la législation suisse soit modifiée dans ce sens. Mais cela prendra du temps.
Renaud Malik
RAPPEL DES FAITS
La loi sur la transplantation est entrée en vigueur le 1er juillet 2007. Elle a créé un système centralisé d’allocation des organes et a institué des coordinateurs locaux pour permettre une meilleure identification des donneurs décédés. Mais elle n’a pas remis en cause le principe du consentement explicite, qui suppose soit que le donneur a exprimé sa volonté de son vivant au moyen d’une carte de donneur, soit que le médecin bénéficie de l’accord des proches. On peut se procurer une carte de donneur en pharmacie, ou la commander sur www. swisstransplant. ch.
Dr Jean-Blaise Wasserfallen, directeur médical du CHUV: «La loi ne nous facilite pas toujours la tâche»
Etes-vous satisfait de la législation actuelle?
Elle ne nous facilite pas toujours la tâche. La loi exige d’avoir le consentement explicite du patient ou de la famille avant de pratiquer la transplantation. Si le patient n’a pas exprimé sa volonté en prenant une carte de donneur, il faut obtenir l’accord des proches. Or il est souvent délicat de convaincre les proches d’une personne décédée d’accepter que l’on prélève ses organes, surtout si la question n’a jamais été abordée au sein de la famille.
Vous êtes donc favorable au système du consentement présumé?
Il serait souhaitable que la loi nous permette, à l’avenir, de ne plus dépendre de la volonté des familles après le décès. Mais, aujourd’hui, on doit agir essentiellement sur trois niveaux: faire en sorte que chacun ait sa carte de donneur, s’assurer que les hôpitaux identifient tous les donneurs potentiels et encourager le don vivant.
Renaud Malik

