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La drogue de plus en plus tôt


Jeudi, 27 novembre 2008

SOCIÉTÉ – Aujourd’hui en Suisse, près de 60% des adolescents ont déjà fumé un joint. Certains commencent à 12 ans et, dans le pire des cas, à 10 ans. Une unité spéciale de prévention ouvrira à Lausanne ce printemps.


DE QUOI ON PARLE? DROGUES
Sous l’impulsion du pédopsychiatre Philippe Stephan, une unité spécialisée dans la prévention des toxicomanies pour les enfants et les adolescents ouvrira ce printemps à Lausanne près de l’Hôpital de l’Enfance.
Ils sont âgés de 12 ou 11 ans. Même 10 ans, dans des cas exceptionnels. A cet âge, ils sont à l’école primaire, leur cerveau est en plein développement. A cet âge, certains d’entre eux touchent pourtant pour la première fois à la drogue. «J’ai fait une mauvaise note à l’école, fumer me permet de l’oublier», racontait un élève à son pédiatre lors d’une consultation.
Si ce n’est le cannabis, c’est l’alcool ou le tabac. Certains fument même leur premier joint avant leur première cigarette. Le constat des professionnels fait frémir. Globalement en Suisse, 60% des adolescents ont déjà fumé un joint. Ce qui fait plus d’un jeune sur deux.
«On peut dire qu’un maximum de 10% d’entre eux finiront par devenir réellement des toxicomanes lourds», analyse le Dr Philippe Stephan. A 42 ans, ce pédopsychiatre, médecin adjoint au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) à Lausanne, prend toute la mesure du fléau.

A chaque âge ses drogues
Au printemps prochain, il ouvrira d’ailleurs une unité près de l’Hôpital de l’Enfance. Elle sera spécialisée dans la prise en charge de ces enfants qui risquent de sombrer dans la toxicomanie et de ressembler à de véritables épaves (lire interview). «Tout le problème est là. On ne peut pas encore dire que ce sont des toxicomanes à cet âge-là, mais certains d’entre eux le deviendront. Si le pourcentage des futurs toxicos dépendants varie peu, on a, par contre, remarqué que l’âge de la première consommation a baissé. »
Philippe Stephan relève ainsi la hiérarchie des drogues. «Entre 10 et 12 ans, ils commencent par le cannabis, l’alcool ou le tabac. Ils sont initiés par les plus âgés, les ados de 14 ou 15 ans. Ceux-ci consomment déjà de la cocaïne, de l’ecstasy ou des pilules thaïes. » En clair, les grands construisent leur prestige auprès des petits en leur dévoilant ce qu’ils peuvent consommer en fonction de leur âge. «Même si on ne connaît pas encore exactement la nature des dégâts que ces drogues occasionnent sur des cerveaux en pleine construction, on sait qu’elles font beaucoup de mal. » Pourtant, tous les enfants ne sont pas égaux devant les drogues. «A la base, il y a toujours une fragilité plus ou moins grande en fonction des individus. Elle est souvent due à une rupture scolaire ou à un contexte familial difficile», raconte Philippe Stephan. Devant les choix de vie multiples qui se présentent à eux, les adolescents éprouvent des conflits internes. «Le recours à la consommation de produits comme le cannabis, l’alcool et les jeux vidéo procure un plaisir immédiat car ils réduisent ces tensions internes. »
Mais l’adolescence, c’est aussi des changements physiques et hormonaux fondamentaux. «Les perceptions et les capacités physiques sont nouvelles et les produits permettent de les expérimenter. » Une expérience qui peut vite se transformer en lavage de cerveau. «Avec les drogues, les adolescents passent à côté de toutes les émotions caractéristiques de leur tranche d’âge, comme les ruptures affectives, les joies, les réussites, les échecs. Il y en a 20% d’entre eux qui passent ainsi leur adolescence sous produits, c’est-à-dire dans un état où rien ne les atteint vraiment. A l’âge adulte, ils courent donc le risque d’être plus fragiles face aux événements qui surgiront. Et de recourir plus facilement aux médicaments. »

Culture du partage
Mais les filles et les garçons ne sont pas à la même enseigne. «On constate que les filles qui vont mal vont vraiment très mal. Elles arrivent ainsi plus directement dans les services de soins alors que les garçons passent plus fréquemment par le Tribunal des mineurs. »
N’empêche, pour consommer tout ça, il faut de l’argent. Comment un enfant de 12 ans peut-il s’acheter de la drogue? «Il y a l’argent de poche, ou celui du repas de midi à l’école. Mais, par rapport aux adultes, le mode de consommation est très différent chez les adolescents. Il y a une générosité dans le partage. Ils mettent en commun des sommes pour s’acheter du cannabis. Ou celui qui a une plantation chez lui distribue des joints. L’argent n’est ni une motivation ni une obligation», remarque Philippe Stephan.
En clair, la motivation principale est une modification de leur état de conscience. «Ils recherchent cet état car leur propre confiance en eux est en crise. Et en face il y a souvent des adultes qui ont peur que leurs ados échouent, donc peur de l’avenir. Ce manque réciproque de confiance mène à l’isolement. Et face à cette solitude qui est difficile à gérer, le besoin de consommer des produits se fait sentir. »
Stéphane Berney

INTERVIEW: Dr Philippe Stephan, pédopsychiatre au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Lausanne.

Comment allez-vous sortir les enfants de la drogue?
La nouveauté dans l’unité que nous ouvrirons le printemps prochain à Lausanne, c’est que nous allierons simultanément des ateliers ludiques et une réflexion psychologique. Nous cherchons à comprendre le lien qui unit un adolescent et un produit. Et nous voulons l’amener à en prendre conscience.
Nous voulons ainsi leur redonner confiance en eux.

Combien de jeunes allez-vous accueillir?
C’est difficile à dire précisément maintenant. Car nous fonctionnerons en partenariat avec les écoles. Mais on peut estimer ce nombre à 50, voire 60.

Comment dépistez-vous les cas problématiques?
Depuis trois ans, je suis codirecteur d’un programme de prévention sur le canton de Vaud, qui s’intitule «Départ». Nous nous rendons dans les foyers et les écoles pour réunir les adultes. Et ils nous signalent des cas. D’autres viennent consulter ou nous sont envoyés par des médecins. Mais nous ne rassemblons plus tous les élèves pour assister à une conférence d’un ancien toxicomane. Car pour les jeunes qui touchent aux produits, il y a un risque de fascination. Comme un signal qui leur montrerait qu’on peut se droguer, s’en sortir et venir parler devant tout le monde.

Gros succès du cannabis

Elèves de 15 ans
«Il n’y a pas un âge moyen généralisé pour la première consommation de produits», note Ruth Hagen, de l’Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies. Elle se réfère à l’étude HBSC (Health Behaviour in School-Aged Children), une enquête menée en 2006 sur les comportements de santé des élèves âgés de 15 ans en Suisse. «On s’est focalisé sur les jeunes de 15 ans car ils sont en pleine période d’adolescence. Et, bien qu’ils n’aient pas le droit de consommer du tabac et de l’alcool, certains d’entre eux le font», explique-t-elle.

Tabac
Les garçons de 15 ans ont fumé leur première cigarette en moyenne à l’âge de 12,8 ans, tandis que les filles l’ont fait en moyenne à l’âge de 13,1 ans.

Alcool
Près d’un garçon de 15 ans sur quatre et une fille sur six consomme une boisson alcoolisée au moins une fois par semaine. Les garçons de 15 ans ont bu de l’alcool (plus d’une gorgée) pour la première fois en moyenne à l’âge de 13,1 ans, tandis que les filles l’ont fait pour la première fois en moyenne à l’âge de 13,4 ans.
Généralement, c’est dans le cadre familial que les jeunes touchent à l’alcool pour la première fois.
Le premier état d’ivresse se situe à 13,8 ans pour les garçons et à 13,9 ans pour les filles.

Cannabis
La première consommation de cannabis a eu lieu en moyenne à l’âge de 13,8 pour les deux sexes. La part des garçons qui avaient consommé du cannabis à l’âge de 11 ans ou plus jeunes est de 3%, celle des filles est de 4%.

Cocaïne
A 15 ans, 3,6% des filles ont déjà goûté à la cocaïne, tandis que, chez les garçons, ce pourcentage est de 1,6%.