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Une équipe de médecins au chevet de la (sur)population carcérale


Lundi, 22 décembre 2008

CHAMP-DOLLON – Dans la plus grande et la plus surpeuplée des prisons suisses, l’équipe médicale est aussi «sous pression». Entretien avec son responsable, le docteur Hans Wolff.


«Une ancre dans la tempête». Médecin adjoint responsable de l’unité médicale pénitentiaire, l’un des deux rouages du dispositif genevois (lire les repères ci-contre), Hans Wolff tient cette image d’un patient, incarcéré à Champ-Dollon. Elle correspond à celle qu’il se fait du travail de son équipe. Cet Allemand de 45 ans a notamment participé à la mise en oeuvre d’une consultation des Hôpitaux universitaires pour les sans-papiers et les autres sans-droits. Au nom des droits humains et d’un intérêt particulier pour l’accès aux soins et l’égalité de traitement des populations les plus vulnérables, c’est logiquement qu’il a poursuivi son travail derrière les barreaux, dit-il en substance. Pour soigner plus de cinq cents détenus souffrant en première ligne de la surpopulation (170% de taux d’occupation). En perpétuant, avec d’autres, le «modèle genevois» dans le domaine, malgré un système profondément remanié. Entretien.

On vous a vu l’autre jour lors du blocus syndical des gardiens à la prison. La surpopulation vous inquiète-t-elle?
Hans Wolff: Elle a plusieurs conséquences négatives. Pour les surveillants et aussi pour les détenus, que la promiscuité stresse encore plus. Le manque de places de travail leur pose des problèmes financiers (achats à l’épicerie, téléphone…, ndlr). Et le personnel est moins disponible pour désamorcer la violence. Au service médical, nous faisons face. Les détenus se plaignent parfois du temps d’attente. En réalité, il y a un délai d’une à deux semaines pour les consultations non urgentes. Quand on est incarcéré, cela peut paraître long; mais comparé aux cabinets en ville, c’est raisonnable. Mais globalement, avec la surpopulation, nous sommes beaucoup plus sous pression. Pour certains traitements nécessitant un suivi étroit, par exemple un sevrage, nous collaborons étroitement en équipe multidisciplinaire, et particulièrement avec les infirmières.

Qu’en est-il des personnes souffrant de troubles psychiatriques?
Il faut bien constater que nos sociétés ont toujours plus tendance à enfermer les déviants… Ces cas sont encore plus difficiles à assumer avec la surpopulation. Environ une consultation médicale sur cinq est liée à une lourde psychopathologie, souvent synonyme de comportement violent ou d’agressivité. Et pour l’instant, nous ne possédons pas de structure adaptée. La construction de l’établissement Curabilis soulagera un peu Champ-Dollon, surtout au niveau des perturbations que ce type de détenus occasionne.

Les addictions sont aussi très répandues.
Près de 40% des nouveaux arrivés qui sont passés entre nos mains en 2007 abusent de drogues (cannabis, cocaïne et héroïne). La consommation excessive d’alcool est aussi très forte (41%), comme celle de tabac (69%).

En ce qui concerne les stupéfiants, la politique fédérale des quatre piliers s’arrête-t-elle au portail de Champ-Dollon?
Non. Nous faisons de la prévention et nous prescrivons des traitements de substitution à base de méthadone. Côté réduction des risques, l’échange de seringues a été mis en oeuvre il y a déjà douze ans. On sait bien que de la drogue entre dans toutes les prisons du monde: mieux vaut ainsi éviter la fabrication artisanale de matériel d’injection ou le partage des seringues. Au départ, les surveillants n’étaient pas chauds pour des raisons de sécurité que l’on peut comprendre. Mais il n’y a pas eu un seul incident grave avec une seringue. L’an dernier, 130 à 150 seringues ont été échangées par un petit groupe de consommateurs (vingt à trente personnes).

Pratiquer la médecine derrière les barreaux suppose un questionnement éthique. Quels sont ses principes de base?
Tout d’abord, nous avons les mêmes standards de qualité qu’à l’extérieur. L’équivalence est donc le premier principe. Mais nos patients étant privés de liberté, ils sont plus vulnérables que d’autres. Il faut donc veiller à ce qu’ils aient accès aux soins. Beaucoup d’entre eux n’ont jamais consulté avant de se retrouver en prison. L’indépendance de notre activité est également cruciale. Ce serait délicat de soutenir un détenu accusant un gardien de mauvais traitements – mais ce n’est pas un bon exemple, car il n’y a quasiment jamais de plainte contre eux… – si mon chef est le directeur de la prison! Acquise à Genève et dans le canton de Vaud, par exemple, cette séparation de l’autorité pénitentiaire et de l’équipe médicale – rattachée ici aux Hôpitaux universitaires – n’est pas en vigueur partout. En Suisse alémanique, notamment, beaucoup de médecins dépendent du Département de justice et police.
Enfin, la confidentialité est très importante, même si les intérêts sont parfois divergents. Il pourrait en effet être utile à la direction ou aux surveillants de savoir directement si tel ou tel détenu est atteint d’une maladie infectieuse, mais nous savons qu’une relation strictement confidentielle avec l’équipe médicale permet au patient d’en dire plus.

Le secret médical est-il une réalité en prison?
Oui, si un détenu veut cacher un problème médical, théoriquement, il le peut, bien que la promiscuité ne le favorise pas. Même pour transmettre un renseignement à un médecin de l’extérieur, nous faisons formellement signer une décharge au patient. D’un point de vue général, la prison constitue une excellente école du droit médical.

En 2007, le rapport d’experts sur la police, la justice et la prison avait justement mis en exergue un problème de confidentialité. Qu’avez-vous entrepris?
A l’époque, le premier contact entre un prisonnier et le service médical se faisait sur le pas de porte de la cellule, avec un gardien derrière. Depuis l’automne 2007, nous avons changé cette pratique: cette consultation se déroule désormais dans nos locaux le jour et dans une pièce spéciale à l’entrée de l’établissement en dehors des heures normales.

Une autre critique concernait les allégations de violence policière.
Les experts ont constaté une perte d’informations entre l’infirmière, la personne qui voit en premier le patient, et le médecin qui reprend le dossier. Pour y remédier, nous avons introduit un dossier unique en octobre dernier. Les experts recommandaient aussi la dénonciation automatique aux autorités des allégations de violence policière, sur la base des constats de lésions traumatiques. Je comprends leur position, mais en tant que médecin-traitant, je ne peux pas me passer du consentement du patient.

A ce propos, les accusations contre la police sont-elles toujours aussi nombreuses?
La situation demeure stable. L’an passé, entre 6 et 8% des nouveaux détenus qui ont consulté à Champ-Dollon ont fait état de mauvais traitements lors de leur arrestation ou juste après. Ce qui a changé, c’est la rapidité d’action grâce à une meilleure collaboration avec la cheffe de la police et la mise au courant du commissaire à la déontologie. Pour l’équipe médicale, c’est un progrès. Auparavant, elle rédigeait des rapports dont elle n’entendait plus parler ensuite.

Avez-vous des projets pour votre service?
Les HUG ont créé une équipe mobile qui s’occupe depuis février dernier de la nouvelle prison de la Brenaz. Dès avril elle se déploiera à Favra (établissement situé également à côté de Champ-Dollon, ndlr). L’idée est de collaborer avec les médecins de ville qui interviennent dans les petits établissements du canton – Villars, le Vallon et Riant-Parc – pour offrir une qualité homogène de soins. Si nous obtenons la dotation en personnel requise, cela démarrera au printemps prochain.

Ne devriez-vous pas couvrir en plus le centre de détention administrative de Frambois, dont la faiblesse du dispositif médical est sans cesse dénoncée?
Si des moyens nous étaient attribués, pourquoi pas?
  PROPOS RECUEILLIS PAR OLIVIER CHAVAZ