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«La baisse des tarifs des analyses médicales a une valeur symbolique»

Entreprise Romande

Vendredi, 27 mars 2009

Pierre-Alain Schneider, président de l’Association des médecins de Genève

Gel de l’ouverture de nou­veaux cabinets médicaux en 2002, Tarmed en 2004, diminution de 10% de la rému­nération des examens de labora­toire effectués par les médecins et baisse de la valeur du point Tarmed pour les prestations médicales ambulatoires dans le canton de Genève en 2006… La décision du Département fédéral de l’intérieur de réviser encore à la baisse les tarifs des analyses de laboratoire dès juillet 2009 est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase! Les médecins, habituel­lement plus discrets, ont décidé d’exprimer leur ras-le-bol et, surtout, de sensibiliser l’opinion publique en se mettant en grève. Dans les cantons de Genève et Vaud, le mouvement a eu lieu mardi 24 mars; dans les autres cantons, les cabinets resteront fermés mercredi 1er avril. Paral­lèlement à cela, ils ont lancé, dans plusieurs cantons, une pétition pour la qualité de la médecine et des soins. Le point avec Pierre-Alain Schneider, président de l’Association des médecins du canton de Genève (AMG).

Le Département fédéral de l’intérieur explique qu’en comparaison avec l’Allemagne et l’Autriche les tarifs de laboratoire sont trop élevés en Suisse. Qu’en pensez-vous?
Je ne me suis pas personnel­lement penché sur ces chiffres. Mais je ne suis pas convaincu qu’on compare ce qui est compa­rable. Les analyses sont-elles fac­turées de la même manière dans ces trois pays? Compare-t-on les coûts réels des prestations?
En outre, nous sommes en droit de douter du fait que les chiffres utilisés par l’Office fédé­ral de la santé publique consti­tuent une base solide… En effet, les méthodes de calcul utilisées par les technocrates de l’admi­nistration publique sont tenues secrètes! Comment voulez-vous discuter? Et ils ne voient à l’évi­dence pas ce qu’il y a derrière les chiffres. Avoir foi en la tech­nicité est sûrement valable dans des usines où l’on fabrique des voitures ou autres machines; en revanche, en médecine, où l’homme est au centre de l’in­tervention, ça marche beaucoup moins bien…

Les généralistes qui proposent des analyses dans leur cabinet sont-ils nombreux et quelles analyses sont-elles menacées par la baisse des tarifs?
Selon un récent pointage que j’ai effectué auprès des mem­bres de l’AMG, deux tiers des médecins généralistes en cabi­net pratiquent des examens de laboratoire. Quant aux analy­ses concernées, elles sont une quinzaine mais représentent un très gros volume de l’en­semble des analyses faites en cabinet.

Ces médecins devront-ils vraiment abandonner cette part de leur travail?
Actuellement, environ un tiers des laboratoires de cabinet sont déficitaires. Il est vrai qu’ils ont été, auparavant, une source de revenu pour les médecins. Mais ce n’est plus le cas. Il y a eu déjà deux baisses de point succes­sives et, aujourd’hui, la marge bénéficiaire d’un laboratoire en cabinet est de 15%. Les médecins ne contestent pas que les tarifs soient réévalués, mais cela doit être fait dans une optique d’éco­nomie d’entreprise; or, là, on en sort complètement.
La marge bénéficiaire chutant encore, les calculs seront vite faits: les machines d’analyse ne seront plus rentables et le travail de l’assistante médicale ne sera plus rémunéré. Les généralis­tes n’auront pas d’autre choix que d’arrêter. Ainsi, la plupart des médecins enverront leurs patients dans un laboratoire externe, même pour une simple prise de sang. «Le coursier peut bien passer dans la demi-heure», entend-on dire. Mais c’est oublier que les petits laboratoi­res de proximité ou les antennes locales de grands laboratoires seront également touchés par la révision des tarifs. Nous allons assister à une concentration vers de grands laboratoires qui, eux aussi, seront contraints d’opti­miser leurs coûts. Envoyer un coursier pour recueillir quelques tubes de sang ne sera pas plus rentable que de garder au cabi­net une assistante médicale dont on ne pourra plus facturer le tra­vail pré-analytique (préparer les tubes, effectuer la prise de sang, remplir la paperasse…).

Finalement, cela reviendra encore plus cher au système de santé d’envoyer les patients à l’extérieur…
Oui, car ils devront se dépla­cer au laboratoire – à leurs frais – puis revenir au cabinet pour une consultation supplémen­taire.
Mais ce qui nous inquiète, c’est surtout la baisse de qualité des soins. La proximité et la rapidité en font partie. Actuellement, les examens de laboratoire pouvant être réalisés en cabinet permet­tent un diagnostic et un traite­ment, voire une orientation vers tel ou tel spécialiste, rapides. Or, avec les allers et retours entre le labo et le cabinet, les problèmes seront moins vite résolus.
Nous jouissons de soins médicaux d’une très bonne qualité, à tel point que lorsque des étrangers viennent s’instal­ler à Genève, cela compte dans leur choix de s’expatrier. Alors quand on entend notre ministre de la santé comparer les coûts en Suisse avec ceux de pays – l’Ita­lie, l’Allemagne, par exemple – dans lesquels le système de santé ne donne pas satisfaction, c’est décourageant.

Un de vos arguments concerne aussi la relève professionnelle. Comment faites-vous le lien entre cette problématique et la baisse des tarifs des analyses?
Le jour où le médecin géné­raliste ne sera plus qu’un aiguilleur sans moyen de dia­gnostic propre, la relève en médecine générale sera difficile à assurer. Les médecins suivent une formation de haut niveau, font de gros efforts en matière de formation continue. S’ils ne trouvent aucun avantage à per­sévérer dans une certaine voie, ces personnes de qualité vont tout simplement s’en détourner. Et la médecine générale risque de devenir une spécialité de deuxième catégorie…

Les médecins gagnent quand même bien leur vie. Cela ne vous met-il pas mal à l’aise de faire grève dans ces conditions-là?
Selon la denière étude de la FMH (voir le Bulletin des méde­cins suisses 2009; 90:11, pp. 411 et suivantes – ndlr), la moitié des médecins indépendants suisses ont un revenu soumis à l’AVS inférieur à 173 900 francs, toutes spécialités confondues. Les spé­cialistes sont même légèrement en-dessous de ces chiffres, qui ne constituent pas un salaire net. Une fois déduites les char­ges sociales et la prévoyance, ceci équivaut à un revenu net d’employé de 122 700 francs. Ce n’est plus vraiment en adéqua­tion avec le niveau de formation universitaire demandé ni avec les horaires de travail usuels sans compter que les médecins romands et genevois en parti­culier se situent encore plus bas. Mais le fond de l’affaire n’est pas une question de revenu, bien que les arguments se cristallisent là autour. La baisse des tarifs des analyses médicales a une valeur symbolique: le discours officiel veut favoriser la médecine de premier recours mais on lui sup­prime ses moyens. Les généralis­tes ont une moyenne d’âge assez élevée. Les plus vieux n’ont pas de prévoyance profession­nelle. Certains sont écrasés de travail, travaillant soixante ou septante heures par semaine. Ils aimeraient sortir la tête haute, mais ils ont la tête basse. Ils sont fâchés, très fâchés d’être traités comme des fauteurs de coûts. Ils sont amers. Et si l’ensemble des médecins, toutes spécialités confondues, ont décidé de faire grève, (soutenus par d’autres professionnels du domaine médical – ndlr1), c’est parce que tous ces professionnels sentent une pression accrue sur leur métier. Nous avons choisi de faire la grève pour sensibiliser la population, pour secouer le cocotier!

Avez-vous le sentiment de trouver un soutien parmi les patients?
Oui, ils nous soutiennent. Heureusement que nous som­mes toujours bien considérés par nos patients! Notre relation avec eux, c’est l’or de notre métier.
Propos recueillis par Catherine Garavaglia

1 Association des médecins du canton de Genève (AMG), Association gene­voise des assistantes médicales (AGAM), Association des cliniques privées de Genève (ACPG),