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L’hypocondriaque est un anxieux qui se soigne

Tribune de Genève, tdg.ch
Mardi, 9 juin 2009

Le malade imaginaire projette son angoisse sur son corps en utilisant le langage de la maladie. Un casse-tête pour les médecins.

J’agace les médecins, j’épuise mes amis et ma famille. Qui suis-je? Un hypocondriaque. «L’hypocondrie n’est pas une maladie mais un langage. C’est l’utilisation du corps pour exprimer un malaise vital», explique Robert Neuburger, psychiatre, psychanalyste et président de l’Association suisse de thérapie familiale. Il a signé le dernier chapitre de L’hypocondriaque, sa vie, son œuvre, (Petite Bibliothèque Payot), où Gilles Dupin de Lacoste, hypocondriaque déclaré, se raconte, avec lucidité et humour. Plongée dans cette «anxiété habituelle et excessive du sujet à propos de sa santé (autrefois supposée avoir son origine dans les organes abdominaux des hypocondres)», dixit Le Robert.

Taraudés par le doute

Il y a deux types de malades imaginaires. Les uns courent les médecins, et grèvent l’assurance maladie, «enfilant tous les types d’examens: cardiologiques, cérébraux, échographies, etc. Tout le corps y passe», écrit Gilles Dupin de Lacoste. Lui s’inscrit dans la seconde mouvance. «Je suis un hypocondriaque qui a peur d’apprendre qu’il a quelque chose.» Scanners, radiographies, prises de sang ou ordonnances à rallonge, il se les fait prescrire, mais s’arrête là. «J’ai trop peur du résultat.» Pour tous ces phobiques de la maladie, «un léger doute les taraude toujours», avoue Gilles Dupin de Lacoste.
«C’est ce qui pose problème», admet Robert Neuburger. Face à l’hypocondriaque, les médecins se divisent aussi en deux catégories: «Il y a ceux qui s’agacent et qui grondent leurs patients. Et puis il y a ceux qui vont s’obstiner à trouver quelque chose, au prix d’examens parfois dangereux.»
C’est que l’hypocondriaque est aussi rusé que doué pour fourvoyer le plus perspicace des praticiens. En revanche, il en est un qu’il ne peut tromper, c’est son semblable. «Ils se reconnaissent entre eux», confirme le psychiatre. «L’hypocondriaque est fou de joie lorsqu’il en rencontre un autre», admet Gilles Dupin de Lacoste. Ils se comprennent, échangent leurs expériences, prescriptions et adresses de spécialistes. «Ils ont au minimum deux médecins. Un pour l’hypocondrie et un autre lorsqu’ils soupçonnent une vraie maladie», observe Robert Neuburger.

C’est qu’en matière de symptômes et de pathologies, le malade imaginaire en connaît un rayon. «Il m’arrive d’être conseiller médical… pour les autres!» ironise même Gilles Dupin de Lacoste. L’hypocondriaque, qui est le plus souvent un homme, dévore les notices de pharmacie et s’abreuve d’articles spécialisés. Fréquemment il compte dans son entourage une ou plusieurs personnes du monde médical. «La santé a pris une grande place dans les médias, ce qui favorise l’hypocondrie», relève encore Robert Neuburger. Pour un malade imaginaire, Internet joue les faux amis. En tentant de se rassurer, en s’informant sur telle ou telle maladie, l’hypocondriaque ne fait qu’alimenter son anxiété.
«Il projette son angoisse sur le corps en utilisant le langage de la maladie», explique le psychiatre. C’est cette angoisse qui est à la base de la maladie. Quand elle devient trop envahissante, elle se manifeste par des signes physiques que l’on retrouve dans l’attaque de panique, tachycardie, vertiges, sueurs, etc. «C’est aussi un moyen de la fixer. L’hypocondrie est une sorte de traitement de l’angoisse», affirme Robert Neuburger.

Lorsqu’ils vont bien, ils vont mal

La crainte de mourir est la peur fondamentale de l’hypocondriaque. D’ailleurs, lorsqu’il vit une crise de panique, il se voit mourir ou devenir fou. Or, il en réchappe. «On en ressort épuisé. Mais on est vivant. On est content d’être vivant. En quelque sorte l’hypocondriaque fait des crises pour se prouver qu’il est vivant», analyse Gilles Dupin de Lacoste. «Au point que lorsqu’ils vont bien, ils trouvent cela anormal et vous disent, la mine abattue, Je vais bien», témoigne Robert Neuburger.
«Ils font rire à distance, mais pour ceux qui vivent avec, ce n’est pas drôle», ajoute le psychiatre. «Egocentrique, toujours à se plaindre…» Gilles Dupin de Lacoste l’avoue: «L’hypocondriaque sait très bien ce qu’il fait. Il ne se «plaint» pas à n’importe qui, mais auprès de gens dont il sait à l’avance qu’ils vont accepter son discours, voire s’en amuser. (…) En ce sens, il est un peu manipulateur.»

Besoin d’être rassuré

Quelle attitude faut-il adopter face à ce personnage complexe? Complaisance? Fermeté? Indifférence ? L’hypocondrie se nourrit de cette interaction entre lui et son interlocuteur du moment, souvent le conjoint. «La thérapie en couple est parfois la mieux adaptée», souligne le psychiatre, tellement le conjoint est impliqué. D’autres approches cognitivo-comportementales sont également indiquées, dans les cas sévères, c’est-à-dire lorsque l’hypocondrie affecte la famille, le travail, et réduit la qualité de vie de celui qui en souffre. «Mais la plupart du temps, il suffit de le rassurer, ce que certains praticiens savent très bien faire», affirme Robert Neuburger qui se souvient d’un patient qu’il suffisait de conduire devant les Urgences pour qu’il se sente d’un coup d’un seul remis de son malaise, sans même avoir à franchir la porte de l’hôpital.
Estelle Lucien