Eloge de l’effet placebo
Jacques Neir ynck, professeur honoraire EPFL et conseiller national PDC, souhaite que les médecines naturelles soient remboursées par l’assurance de base au motif que l’effet placebo qu’elles engendrent est réel et appréciable
En 1994, le Conseil fédéral et le parlement ont défini que le critère unique de l’efficacité scientifiquement prouvée, valable jusque-là, devait être remplacé par les trois critères cumulatifs: «l’efficacité, l’adéquation et le caractère économique». Profitant de cette latitude, Pascal Couchepin a déjà annoncé que le vote populaire ne signifierait pas une réintégration automatique de ces cinq médecines dans l’assurance de base. Le ministre de la Santé souhaite d’abord que la preuve du respect des critères fixés dans la loi lui soit apportée. Quant au comité pour le «oui», il brandit un arrêt du Tribunal fédéral qui a considéré en 1997 que l’efficacité ne pouvait être évaluée uniquement à l’aune des sciences naturelles ou de la médecine académique.
Le débat se situe autour d’une option philosophique bien cachée que l’on peut déceler en s’intéressant au cas des remèdes homéopathiques, ne comportant presque plus ou pas du tout de produit actif, comparés à la pharmacopée allopathique, basée sur des molécules actives, et en investiguant le phénomène du placebo. Le mot «placebo» est d’origine latine et veut dire «je plairai», c’est-à-dire «je ferai plaisir au patient». Il désigne les remèdes dénués de toute activité biologique: du sucre, de l’eau salée, etc. Or, très souvent, le placebo possède néanmoins une action, selon la nature de l’affection, de 10% (parkinsonisme) à 90% (arthrite) des cas. Très souvent aussi selon la méthode d’administration du placebo: l’injection est plus efficace que la gélule, qui est plus active que la pilule, qui fonctionne mieux que la potion. Très souvent, enfin, selon la couleur du médicament. D’autant plus efficace encore, qu’il est attribué à l’insu du prescripteur (!).
Toutes les maladies ne sont pas affectées par le placebo. Il ne sert pas dans les maladies organiques comme une infection ou un cancer. En revanche, le placebo triomphe dans les maladies fonctionnelles: toux, dépression, ulcère gastrique, hypertension. Au point que l’on doit l’éliminer dans la validation de certaines molécules pharmaceutiques destinées à soigner ces affections. Pour ce faire, on procède à un essai en double aveugle: les malades sont tirés au sort en deux groupes auxquels on administrera soit la molécule étudiée, soit un placebo, sans que les intéressés soient prévenus. Pour que la procédure soit totalement rigoureuse, il faut en plus que les médecins, qui posent le diagnostic, qui prescrivent et qui évaluent le résultat, ignorent quels patients reçoivent un remède authentique ou un placebo. En d’autres mots, l’effet placebo est tellement réel et puissant qu’il faut toute une stratégie pour l’éliminer et justifier l’action réelle de certains médicaments. Les questions qui se posent sont de savoir: si le malade est vraiment guéri; s’il prétend simplement qu’il est guéri; s’il ne souffrait pas d’une maladie imaginaire. Dans ce dernier cas, on doit distinguer le patient qui simule une affection sans le vouloir de celui qui la simule pour manipuler son entourage. Bref, le placebo sert-il seulement pour les malades imaginaires ?
Il a fallu attendre 1978 pour que, la première fois, on ait la confirmation que l’effet placebo possède une traduction physiologique. Lors de l’extraction d’une dent, John Levine soulageait efficacement la douleur, dont on ne peut nier l’existence, aussi bien par de la morphine que par un placebo. Il suspecta que, dans le second cas, la douleur était supprimée par production d’endorphines générées par le corps. Pour le vérifier, il administra aux patients sous placebo un produit qui bloque l’action des endorphines: la douleur réapparut. Il ne s’agit donc pas d’un phénomène de suggestion purement psychologique, sans support matériel. L’esprit, influencé par une manipulation psychologique, commande au corps l’action nécessaire.
En 2002, Martin Ingvar utilisa l’imagerie cérébrale par TEP et découvrit que le placebo active les mêmes zones du cerveau que les antidouleurs de nature identique aux endorphines. En 2001, Jon Stoessl s’intéresse à la maladie de Parkinson et il émet l’hypothèse qu’un placebo agirait sur cette maladie en induisant la production de dopamine par le cerveau. Il a utilisé aussi l’imagerie par TEP et il a découvert que l’injection d’eau salée suscite la production de dopamine interne. En mai 2002, Helen Mayberg a démontré que le Prozac, antidépresseur bien connu, peut être remplacé par un placebo et que les deux traitements engendrent une augmentation de l’activité dans le cortex et une diminution de l’activité dans la zone limbique.
Ces expériences convergentes ont démontré qu’il existe une trace matérielle de l’effet placebo: il ne procède pas seulement de l’imagination ou de la complaisance du patient et du praticien. L’esprit, convaincu d’avoir reçu un remède efficace, stimule les mécanismes du corps, qui eussent été stimulés chimiquement par une molécule. Il existe un résultat physique de l’impulsion psychique. Par quel mécanisme? On n’en sait rien pour l’instant.
Mais, pratiquement, on doit donc agir non seulement comme si l’esprit existait, mais en admettant son existence réelle. De même que celui-ci dépend pour son existence du cerveau et de l’état de celui-ci, cet être abstrait peut en sens inverse agir sur le cerveau. Il n’est pas nécessaire de l’imaginer comme une vapeur flottant dans une dimension inaccessible à nos sens selon l’option philosophique du dualisme. L’esprit existe par suite de l’organisation du cerveau et du reste du corps: il est une propriété émergente de l’organisation de la matière vivante. Il serait absurde d’en nier l’existence pour des raisons dogmatiques. L’effet placebo existe et il est excitable par des moyens qui ne sont pas chers et qui ne produisent pas d’effets secondaires. Sur cette base scientifique, les médecines complémentaires méritent droit de cité.
Jacques Neir

