Le président de Merck Serono: «Baisser le prix des médicaments c’est menacer 600 emplois»
Couchepin devrait annoncer cette semaine des mesures pour faire baisser le prix des médicaments de 400 millions de francs. Alors que certains assurent que l’industrie pharmaceutique peut consentir à des rabais jusqu’à 800 millions, Elmar Schnee, président de Merck Serono, tire la sonnette d’alarme. La pharma refuse de payer pour les erreurs des caisses maladie et menace de couper dans les emplois
Les primes vont augmenter de 15% cette année. Vous vous sentez responsable ?
Je paierai aussi pour ces hausses. Cela ne me réjouit pas, mais je ne m’en sens vraiment pas responsable. Les médicaments ne représentent que 12% des coûts de la santé. Si l’on veut faire des économies dans ce domaine il faut demander à tout le monde de faire des efforts. L’explosion de ces coûts est surtout due à la mauvaise gestion des caisses maladie et à la crise financière qui a plombé leurs comptes. Entre 2004 et 2008, les médicaments ont augmenté de moins de 2% par an. Nous ne voulons pas payer pour les erreurs des autres.
Mais tout le monde s’accorde à dire que les Suisses paient trop cher pour leurs médicaments…
C’est faux. Nous avons réduit les écarts avec l’étranger et les 100 médicaments les plus utilisés sont 2% moins chers en Suisse qu’en Allemagne, en Hollande, au Danemark ou en Angleterre. On nous prend pour cible mais est-ce que quelqu’un a songé à demander aux bouchers suisses de baisser le prix du steak parce qu’il est 30% moins cher en Allemagne? Non. Si les prix sont plus élevés en Suisse, c’est aussi parce que le coût de la vie y est plus élevé et que nous avons de hauts standards de qualité. Un Suisse qui a un cancer du côlon vit cinq ans de plus qu’un Anglais souffrant de la même maladie, et qui n’a souvent pas accès aux médicaments innovants.
Vous parlez de l’Angleterre et c’est bien là le problème. Le panier des pays de comparaison ne comprend toujours pas la France, où les médicaments sont moins chers…
Vous avez raison et nous sommes prêts à prendre en compte la France si le Conseil fédéral l’exige. Reste que les Français consomment jusqu’à trois fois plus de médicaments par personne que nous. Puisqu’ils achètent en grande quantité, ils peuvent vendre moins cher. Il faut aussi prendre en compte la force du franc suisse qui fait stagner notre chiffre d’affaires sur les exportations. Or, nous ne pouvons pas baisser le salaire de nos employés sous prétexte que l’euro est moins fort que le franc.
C’est la première fois que la pharma est autant sous pression. Comment gérez-vous cela ?
C’est vrai que la pression est forte et ce n’est pas seulement Berne qui nous la met. Aux Etats-Unis aussi, Barack Obama prévoit des économies de 80 milliards, mais sur 10 ans et sur un budget total de 300 milliards de dollars par an. Lorsqu’on parle d’économiser jusqu’à 800 millions sur les médicaments en Suisse, on oublie que cela représente 20% du chiffre d’affaires de l’industrie dans notre pays en une année. L’industrie pharmaceutique est prête à faire un effort, mais on nous demande beaucoup trop. Je ne connais pas d’entreprise qui ne doive pas prendre des mesures si on lui prélève 20% de ses rentrées.
Quelles mesures ?
En demandant au secteur pharmaceutique de faire ces sacrifices de 400 millions de francs suisses (la proposition de Pascal Couchepin, ndlr), on met en danger entre 400 et 600 emplois dans ce secteur en Suisse. Or, un emploi dans l’industrie pharmaceutique implique quatre autres emplois dans les autres secteurs. Je vous laisse faire le calcul.
Vous êtes en train de faire du chantage ?
Ce n’est pas du chantage, ce sont des faits.
Certains disent pourtant qu’en baissant les prix en Suisse, on pénaliserait les industries étrangères et pas helvétiques puisque nous consommons surtout des médicaments étrangers. C’est vrai ?
Non, ce n’est pas vrai. Le marché suisse est très petit, et la logique de Simonetta Sommaruga (ndlr: conseillère aux Etats socialiste bernoise), puisque c’est notamment d’elle qu’il s’agit, est inacceptable. Merck Serono est une entreprise allemande. Mais nous payons nos impôts en Suisse – beaucoup d’impôts même. Nous investissons beaucoup dans la recherche en Suisse et nous continuons à créer des emplois en Suisse. Actuellement, Merck Serono investit plus de 500 millions de francs dans l’expansion de notre centre de production de Vevey, avec à la clé la création de 200 nouveaux emplois. Si nous avions su, à l’époque où Merck Serono a choisi Genève ou Vevey pour s’implanter et créer de l’emploi, que les conditions-cadres allaient se détériorer, notre décision aurait peut-être été différente.
Vous dites que vous êtes d’accord de faire un effort. A combien se monte-t-il ?
A 400 millions, comme cela a été convenu avec les caisses maladie. Mais rien que cette économie-là, si elle est décidée, aura des conséquences sur la bonne marche de notre industrie. Je ne suis pas certain qu’on fasse le bon calcul dans ce dossier. On pourra peut-être limiter de quelques pour-cent la hausse des primes, mais on va mettre en danger l’industrie pharmaceutique. Directement et indirectement, cette branche emploie 118 000 personnes en Suisse. Nous investissons et innovons en Suisse et nous exportons pour plus de 55 milliards, soit plus de 25% des exportations helvétiques globales. Mettre cette industrie en danger est regrettable, d’autant plus qu’un récent sondage montre que les Suisses sont fiers de leur industrie pharmaceutique, qui est saine et qui ne demande rien à l’Etat, contrairement au secteur bancaire par exemple. Ne tuons pas la poule aux oeufs d’or.
On a reproché à Pascal Couchepin de vous avoir toujours épargné. Vous tremblez maintenant qu’il s’en va ?
Pascal Couchepin ne nous a pas protégés. Et nous n’avons pas besoin de protecteurs, mais de bonnes conditions-cadres. Par ailleurs, j’imagine que Doris Leuthard ou Hans-Rudolf Merz, et le peuple suisse en général, verront le plus grand intérêt à ce que nous maintenions des emplois et continuions à payer des impôts. Nous ne devons pas revivre ce qu’à vécu l’Allemagne, qui a été pendant longtemps la pharmacie du monde, et qui a quasi réduit cet atout à néant à cause de mauvaises décisions de l’Etat.
Elmar Schnee

