La pénurie de médecins n’est pas une fatalité
Numerus clausus des études de médecine et pénurie de médecins: de nombreuses voix dénoncent ce paradoxe et proposent des solutions.
«Lorsqu’elles ont fermé le robinet il y a quinze ans, les facultés de médecine n’ont pas mesuré l’impact du numerus clausus sur le système de santé.» Directeur général de l’Hôpital neuchâtelois (HNE), Pascal Rubin affronte, comme ses collègues, une pénurie croissante de médecins. Alors qu’ils sont un millier à achever leur formation chaque année, il en faudrait 200 de plus. Résultat, les hôpitaux engagent toujours davantage d’étrangers.
Au CHUV de Lausanne, la proportion atteint 24%. «Elle était de l’ordre de 20% il y a cinq ans, indique le directeur des ressources humaines Emmanuel Masson. Il s’agissait surtout de spécialistes très pointus. Aujourd’hui, ce sont aussi des médecins assistants.»
Aux HUG genevois, la proportion est de 28%. Le directeur des RH Alain Manghardt explique pour partie ce taux élevé par la fonction formatrice de l’établissement. Mais celui-ci rencontre aussi des difficultés pour recruter certains spécialistes. Des facteurs extérieurs comme l’entrée en vigueur de la loi sur le travail en 2005, qui limite le nombre d’heures effectuées par les assistants, ont aussi aggravé la situation, souligne Bernhard Wegmüller, directeur de l’association faîtière H + Les Hôpitaux de Suisse.
Plus mal loti
Pascal Rubin estime que l’arc lémanique reste bien loti. «Comme pour les médecins en pratique privée, la pénurie touche plus encore la périphérie. Neuchâtel, ça va, mais c’est plus difficile pour La Chaux-de-Fonds et le Val-de-Travers.» Résultat, il faut engager des médecins non francophones. «Nous leur payons des cours mais il faut plusieurs mois pour que leur français soit suffisant.» Or ces assistants quittent souvent l’hôpital au bout de deux ou trois ans.
Entre le numerus clausus pratiqué à Bâle, Berne, Fribourg et Zurich et une sélection après un ou deux ans à Genève, Lausanne et Neuchâtel, les universités forment un petit millier de médecins chaque année, alors que le nombre de postulants dépasse les 3000. «Sans numerus clausus, le recrutement serait certainement plus aisé», glisse Emmanuel Masson.
Montrées du doigt, la Conférence universitaire suisse et les facultés réagissent: «Le numerus clausus est nécessaire pour garantir la qualité. La capacité à offrir des stages cliniques est limitée dans les hôpitaux eux-mêmes», explique Gerda Burkhard, secrétaire générale adjointe de la CUS. Laurent Bernheim, de la Faculté de médecine de Genève, renchérit: «L’effectif admis en deuxième année a été déterminé avec les HUG. Il a été porté à 120 ces dernières années.»
Président de la Fédération des médecins suisses (FMH), Jacques de Haller ne mâche pas ses mots: «Chacun prêche pour sa paroisse. Le numerus clausus est contre-productif. Il faudrait former 20% de médecins en plus.» Et de réfuter l’argument des capacités en clinique: «Avec 43% d’assistants étrangers, il reste de la place pour les Suisses.» Jacques de Haller estime qu’il faut investir dans les capacités de formation des hôpitaux. En outre, le développement des stages en ambulatoire – en cabinet – offre aussi des perspectives.
Pascal Rubin jette à son tour un pavé dans le jardin des médecins: «Pourquoi les médecins ne seraient-ils pas obligés de rester deux ou trois ans dans l’hôpital avant de s’installer en pratique privée, afin de compenser un peu les coûts consentis par l’Etat pour leur formation? Après tout, on impose bien une telle obligation aux autres professionnels de la santé dont le cursus est bien moins onéreux.»
LAURENT AUBERT

