Les pharmas se joignent à la lutte contre le dopage
Directeur scientifique de l’Agence mondiale antidopage, Olivier Rabin tente d’amener les sociétés pharmaceutiques et de biotechnologie à collaborer pour la mise au point de tests de détection
C’était jeudi dernier à Lausanne. A l’initiative de l’association Swiss Biotech, les acteurs de la lutte antidopage et des représentants de la biotechnologie se sont réunis dans le cadre d’un colloque de sensibilisation. L’idée étant d’esquisser les premiers contours d’un partenariat entre ceux qui fabriquent des molécules à des fins thérapeutiques et ceux qui luttent contre leur utilisation abusive dans le but d’améliorer la performance sportive. Cela fait longtemps que l’industrie pharmaceutique et biotechnologique est confrontée au problème de détournement de médicaments. Cela fait longtemps que les traqueurs de tricheurs cherchent l’appui du monde scientifique industriel. Mais les préoccupations de ce dernier étant avant tout commerciales, la complicité n’est pas toujours aisée. Mais les mentalités changent. Comme l’atteste le cas du Cera. Cette EPO de troisième génération, mise au point par Roche pour soulager des insuffisants rénaux, s’est fait un nom en dehors des hôpitaux avec l’édition 2008 du Tour de France et les JO de Pékin. Un mois après son apparition sur le marché, le Cera était devenu le produit dopant à la mode. Mais la dizaine de sportifs contrôlés positifs cet été-là ignoraient que ce produit – dans le collimateur de l’Agence mondiale antidopage (AMA) depuis 2003 – était déjà détectable. Approché par l’AMA dès les premiers essais cliniques en 2004, Roche avait accepté de jouer le jeu en fournissant son test médical de détection. Directeur scientifique de l’AMA depuis 2002, Olivier Rabin a dirigé des recherches en pharmacologie et toxicologie pour des organisations gouvernementales avant de travailler pendant sept ans pour le groupe pharmaceutique Beaufour-IPSEN où il était responsable du développement international de nouveaux médicaments et dirigeait des équipes d’évaluation scientifiques et médicales. Il connaît donc parfaitement ce monde industriel avec lequel l’AMA tente de tisser des liens étroits. Et salue l’initiative de Swiss Biotech.
Olivier Rabin: C’est pour cela que cette initiative, qui consiste à lancer des ponts entre la biotechnologie et les instances de la lutte antidopage, est excellente. La Suisse, et Lausanne plus particulièrement, bénéficie d’un environnement privilégié du fait de la proximité des industries pharmaceutiques, de la présence du CIO, de nombreuses fédérations internationales et d’un laboratoire antidopage de pointe. Ce n’est donc pas anodin que cette action soit partie de Lausanne.
– Quels sont les avantages que vous tireriez de cette collaboration?
– Les molécules sont développées en biotechnologie. On les retrouve ensuite dans de nouveaux médicaments et donc potentiellement comme substances dopantes. Lorsque je travaillais dans le secteur industriel, je voyais arriver les molécules dix ans avant qu’elles n’arrivent sur le marché. Ce décalage nous laisse le temps de développer des tests. Comme on l’a prouvé avec le Cera. Notre objectif est d’agir dans la chaîne de développement d’un produit avant qu’il ne soit disponible. Or le seul moyen de le faire est d’établir des partenariats solides avec les groupes pharmaceutiques et les sociétés de biotechnologie. Des échanges ont déjà lieu. L’étape suivante consiste à créer un cadre de collaboration systématique.
– En quoi la biotechnologie peut-elle vous aider?
– Sa réactivité peut nous aider. Nous songeons à de nouveaux moyens pour «encrypter» l’information directement dans les tubes utilisés pour les prélèvements. L’idée serait d’avoir une puce dans le tube. Ensuite, on connecte le tube à un ordinateur et on évite des manipulations de papiers. On travaille sur différents concepts d’intégration, sachant que dans dix ans la lutte antidopage sera très différente de ce qu’elle est aujourd’hui.
– Quel rôle aura à l’avenir le passeport biologique?
– Détection et passeport de l’athlète sont complémentaires. Ce dernier permet un suivi longitudinal de données, une vue macro de phénomènes très fins. On met en place le module hématocrite et le module stéroïdien et l’ensemble de ces informations va donner une vue générale de l’athlète. On sait que l’EPO augmente les globules rouges. On peut cibler des athlètes de façon à surveiller d’éventuelles variations anormales de ces globules. Et si ces variations n’ont pas d’explications physio-pathologiques, on se trouve dans un cadre de dopage. Mais cela ne remplace pas la détection. Ce que l’on décèle dans l’urine et le sang, on ne le verra pas forcément dans le passeport. Le passeport permet à certains tests d’être plus intelligents et moins aveugles.
– Qu’en est-il de l’hématide qui alimente déjà les rumeurs?
– Nous y travaillons attentivement. Nous avons identifié cette substance depuis longtemps et sommes en contact avec la société américaine qui la développe (Affymax). Les choses avancent bien, mais, pour des raisons évidentes, je ne peux pas vous dire quand le test sera prêt. Nous n’excluons pas le fait que cette substance existe dans certains centres cliniques et qu’il y ait eu des fuites. Si des fioles sont subtilisées, il est difficile de le savoir. Mais l’accès à ce genre de substances reste difficile et les fuites ne se font jamais à grande échelle. Cela dit, nous cherchons des moyens pour mieux contrôler l’utilisation de ces substances dans les centres cliniques.
– Parfois, les athlètes peuvent compter sur la complicité du monde scientifique…
– Il existe une science du dopage, assistée parfois par des scientifiques. Comme on l’a vu avec l’affaire Balco. C’est un épiphénomène, mais il n’est pas négligé.
– Qu’en est-il du dopage génétique?
– Aujourd’hui, les traitements pour les maladies déficientes en sont encore au stade expérimental et risqués. Même si la technologie en soit n’est pas si compliquée. Nous essayons donc d’anticiper au maximum le transfert de gènes à des fins de performances sportives.
Isabelle Musy

