Les dix-huit ans de lutte antitabac du Dr Rielle
S’il est un homme qui apprécie tout particulièrement le verdict sans appel du vote sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics (la «Tribune» du 28 septembre), c’est bien le conseiller national socialiste Jean-Charles Rielle.
Cela fait presque deux décennies qu’il combat sans relâche les méfaits du tabagisme. Alors oui, depuis dimanche, le Dr Rielle est le plus heureux des hommes. Avec l’agréable sentiment du devoir accompli. «Je me suis attaqué à une cause évitable et je suis ravi que la population fasse aujourd’hui preuve d’une telle maturité. Une étape est franchie, je ne me battrai jamais pour interdire le tabac», annonce cet ancien accro de la clope…
«Pas un aliment»
«Je ne désire pas empêcher les fumeurs de fumer, mais protéger les non-fumeurs de la fumée passive», martèle le Dr Rielle. Il a lui-même jeté ses cigarettes à l’âge de 32 ans: «Je n’ai aucun mérite, c’est juste une question de cohérence professionnelle. A l’époque, j’étais confronté à de nombreux malades du tabac qui mourraient asphyxiés. De toute façon, 95% des fumeurs ont envie d’arrêter!» Sa lutte a médiatiquement démarré le 23 mai 1991 dans le quotidien, disparu, «La Suisse» qui titre ce jour-là: «Cigarettes sur ordonnance?»
«Je demandais au conseiller fédéral Flavio Cotti de retirer au plus vite le tabac des denrées alimentaires. Un vrai scandale!» se souvient Jean-Charles Rielle, qui venait d’être nommé médecin répondant du CIPRET (Centre d’information de l’Association pour la prévention du tabagisme). «Il fallait remettre le tabac à sa juste place. Ce qui m’a encouragé à postuler au CIPRET, c’est le fait d’avoir affaire à un produit tuant une personne toutes les heures en Suisse et… que cela était évitable», explique le Dr Rielle qui salue la «volonté politique» à Genève. «Conscients des conséquences du tabagisme, tant Guy-Olivier Segond que Pierre-François Unger se sont donné les moyens pour s’attaquer au fléau: «En dotant le CIPRET d’une subvention (1 poste en 1991, 2,5 postes aujourd’hui), ils ont évité le combat alibi et obtenu de vrais résultats.»
L’ambiance des débuts? «Dès les années 80, l’Hôpital a joué le rôle de pionnier et ainsi grandement facilité notre tâche. Nous avons immédiatement constaté une belle acceptation de la population qui connaissait déjà la toxicité du produit.» Mais le climat s’est fortement assombri en 1993 avec le net rejet des initiatives jumelles visant à interdire la publicité du tabac et de l’alcool. «Organisée par les cigarettiers, la contre- attaque a démarré aux Etats-Unis. Prétextant la mort du sponsoring sportif et culturel, une minorité agissante nous a alors fait passer pour des ayatollahs», raconte Jean-Charles Rielle. «Un vrai déchirement. Mais cet échec a été décisif; j’ai compris qu’il ne fallait pas brûler les étapes en matière de santé publique et laisser la population arriver à maturité.»
Enfin, «bien que fort pénible à supporter», l’affaire Rylander – du nom d’un professeur de médecine suédois qui faisait des recherches sur la fumée passive, payées par les cigarettiers, pour entretenir la controverse – a marqué un tournant avec les médias: «Avec mon collègue Pascal Diethelm, sans qui le combat aurait été vain, nous sommes passés du rang d’intolérants à celui de scientifiques», se réjouit le Dr Rielle. Le procès entre 2001 et 2003, les condamnations pour diffamation et calomnie ne sont plus qu’un mauvais souvenir. «On voulait nous faire passer pour des voyous, on a finalement été acquittés. Et le danger de la fumée passive est à présent reconnu.»
Laurence Bézaguet

