Comment juguler le sida en 5 ans? «Tester et traiter»
L’idée de tester toutes les personnes à risque et de traiter toutes celles qui sont séropositives fait son chemin. Est-elle réaliste ?
Le vaccin contre le sida n’existe pas. La séropositivité ne se guérit pas. Pourtant, il serait possible d’éradiquer le virus, avec les seuls moyens du bord: le test VIH et les antirétroviraux. Le principe consiste à tester toutes les personnes à haut risque de contracter le sida et à traiter toutes celles qui sont infectées avec des antirétroviraux. Le virus pourrait ainsi être jugulé en cinq ans et disparaître de la surface de la terre d’ici le milieu du siècle, selon certains modèles. Voilà pour la théorie.
L’idée a été lancée en 2006 puis reprise en 2008 dans la revue The Lancet. Depuis, elle a fait son chemin. Le week-end dernier, en marge de la conférence annuelle de l’Association américaine pour l’avancement de la science, Brian Williams, épidémiologiste du Centre sud-africain de modélisation épidémiologique, a présenté une recherche allant dans ce sens. Elle conclut qu’avec cette approche, il serait possible de réduire la mortalité de près de 95% d’ici à 2015, conduisant à une prévalence du virus quasi nulle d’ici à 2050.
Cette idée se fonde sur le fait que lorsqu’une personne séropositive est traitée, qu’elle prend correctement ses antirétroviraux et que son corps réagit à ceux-ci, son taux de virus dans le sang et les secrétions génitales descend à un niveau indétectable. Elle n’est donc de fait plus contagieuse. «L’idée a progressé parce que les traitements sont de plus en plus efficaces, de moins en moins lourds et avec de moins en moins d’effets secondaires», souligne le professeur Bernard Hirschel, responsable de l’Unité sida aux Hôpitaux universitaires de Genève.
Des obstacles énormes
Cependant, «la question est aujourd’hui de savoir si cette option est réaliste, modère le professeur. Il convient de prouver que cela marche, qu’il y a une réelle baisse de la transmission.» Car si la théorie est séduisante, les obstacles pratiques sont énormes.
Ethiques d’abord: le dépistage ne pouvant être obligatoire, il ne peut être généralisé. De même que le traitement. La marge de manœuvre est cependant conséquente puisqu’au maximum 15% des 30 millions de séropositifs bénéficient aujourd’hui d’un traitement. Parmi les populations africaines pauvres, le taux de personnes testées se situe en dessous des 50%, voire ne dépasse pas 20%.
Essais planifiés
Culturellement, les croyances vis-à-vis du sida, les tabous, les mœurs sexuelles sont autant de freins à la mise en œuvre de cette option. Pratiquement, elle n’est pas non plus aisée: il faudrait tester très régulièrement toute la population, s’assurer que les traitements sont efficaces et qu’ils soient suivis correctement. D’autant plus que ce dernier cas échéant, «le virus risque de développer une résistance aux antirétroviraux», précise le professeur Hirschel.
Financièrement, enfin, le fardeau sera énorme, même si, à moyen terme, il permet d’alléger d’autres dépenses. En Afrique du Sud, pays le plus touché par l’épidémie, les estimations avancent 3 à 4 milliards de dollars par an. Aujourd’hui quelque 30 milliards de dollars sont consacrés à la recherche et au traitement contre le sida dans le monde.
Pour l’heure, des essais cliniques sont planifiés à New York et à Washington dans les communautés où la prévalence de l’infection est très importante. L’Agence française de recherche sur le sida envisage aussi un essai clinique dans ce sens en Afrique du Sud. L’Organisation mondiale de la santé a annoncé qu’elle soutiendrait cette stratégie si elle s’avère efficace. Ce qui n’est pas encore évident.
ANNE-MURIEL BROUET

