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La Suisse a enfin son scan de la santé au travail

Tribune de Genève, tdg.ch
Mardi, 30 mars 2010

Un nouveau livre décortique la manière dont nos conditions de travail influent sur notre santé. Etat des lieux peu rassurant en Suisse.

«Je ne dormais plus que deux à trois heures par nuit, en me réveillant jusqu’à 60 fois, comme l’a établi le CHUV plus tard. Je ne voyais pas le bout du tunnel. J’étais à deux doigts de me suicider, j’avais déjà mis en place le scénario», témoigne Huguette*, la cinquantaine. Qu’est-ce qui a envoyé cette infirmière romande au fond du gouffre? Un coup dur? Une épreuve familiale? Le deuil d’un proche? Non. Le boulot.
Un boulot dont elle dit: «En dix-huit ans de service dans cette entreprise, seize ont été des années de souffrance, de maltraitance, en fait.» Huguette a évité le pire, puisqu’elle est encore là pour témoigner. Licenciée depuis quelques mois, elle travaille à présent pour une autre structure. La page se tourne donc, mais sa reconstruction sera longue. «Je mettrai des années à m’en remettre», lâche-t-elle, la voix brisée par l’émotion.

Un verdict alarmant

Comme elle, d’autres Romands sont dévorés par leur environnement de travail devenu un vrai rouleau compresseur. C’est la conclusion du livre Conditions de travail, chômage et santé, de l’historien Jean-François Marquis, qui vient de paraître aux Editions Page deux. L’universitaire décortique l’enquête suisse sur la santé 2007 de l’Office fédéral de la statistique (OFS) pour dresser un état des lieux de l’impact des conditions de travail sur la santé.
Voilà une grande première dans notre pays où, contrairement à nombre de nos voisins européens depuis longtemps préoccupés par le sujet, aucune étude établissant précisément la corrélation entre santé inégale et conditions sociales de travail n’avait encore été réalisée. Le verdict de ce scan à l’échelle nationale est sans appel: 20 à 30% des inégalités sociales de santé, respectivement pour les hommes et les femmes, sont directement liées à l’environnement du travail. Avec la crise actuelle, ce constat alarmant ne va qu’en s’empirant, avertit l’auteur. Car la peur de perdre son emploi et d’être au chômage accroît les risques de dégradation de la santé: «Aux mêmes âge, formation et situation familiale, un homme au chômage a 7 fois plus de chances d’avoir une santé pas bonne ou de consommer des médicaments psychotropes qu’un homme salarié et ne craignant pas de perdre son emploi», déduit Jean-François Marquis dans son livre.

Risques psychosociaux
En somme, les risques psychosociaux sont aujourd’hui à la santé mentale ce que sont les risques physiques aux métiers du bâtiment. Ce qui n’empêche pas qu’ils cohabitent, voire se cumulent. Sauf que les facteurs physiques sont suivis par le Secrétariat d’Etat à l’économie (seco) depuis 1992, quand les dangers appelés psychosociaux commencent seulement à être pudiquement nommés.
Pour les cerner, l’auteur a partiellement utilisé l’ancestral questionnaire d’évaluation collective de bien-être au travail de Karasek, qui fait autorité dans le domaine. Exemples de questions posées: le travailleur a-t-il une charge excessive de travail? Maîtrise-t-il l’organisation de son travail en décidant, par exemple, de ses pauses? Est-il soutenu par ses collègues et/ou supérieurs hiérarchiques ou est-il isolé? Autant d’interrogations qui permettront d’identifier l’autonomie décisionnelle ou encore la pression psychologique à laquelle est soumis le travailleur.
Pour Davor Komplita, médecin psychiatre spécialiste des questions du travail à Genève: «Il était temps que ce diagnostic soit établi. Dans le contexte du travail, la peur, l’isolement, le sentiment de trahison, l’injustice et l’iniquité de traitement génèrent une chaîne de stress chronique qui désarticule la santé psychique en particulier. Parallèlement, l’actuelle dimension insensée du travail – jamais le temps de bien faire, toujours le temps de refaire – précipite encore plus les travailleurs dans la détresse psychologique», analyse-t-il.

40 à 75% des travailleurs touchés
Dans la postface, Thomas Coutrot, du Ministère français chargé du travail, tempère les statistiques établies par Jean-François Marquis tout en louant son travail: «Peut-on vraiment penser que l’entrée au chômage multiplie par 7 le risque de mauvaise santé et par 5 le risque de détresse psychologique? Les ordres de grandeur en France sont bien moins élevés (de l’ordre de 2).» «Bien sûr que oui!» répond en substance Davor Komplita, prompt à avancer des chiffres encore plus effarants: «A Genève, environ un tiers des consultations psychiatriques sont liées à la souffrance au travail. Aux Etats-Unis, 40 à 75% des travailleurs vivent dans un stress qui porte atteinte à leur santé. Cela dit, on dresse ici un état des lieux qui ne nous donne en aucun cas une piste médicale, sociale et/ou législative», déplore-t-il.
Des pistes pour diminuer l’impact de l’environnement de travail sur la santé, c’est à l’Institut universitaire romand de santé au travail qu’il faut aller les chercher. Sa directrice, Brigitta Danuser, suggère: «On est en retard sur la prise en charge de la santé du travailleur par rapport à d’autres pays européens comme l’Angleterre ou la Finlande. Notre loi est ciblée sur les atteintes physiques. Ailleurs, il n’y a pas de distinction entre médecine du travail et loi sur le travail. Ici, la loi du travail dépend du seco quand les maladies professionnelles sont gérées par la SUVA qui pilote les assureurs LAA. Du coup, on est face à deux poids, deux mesures. L’OMS préconise que chaque travailleur ait accès à un service de santé au travail. En Suisse, c’est le cas pour moins de 10% des travailleurs.»
❚ «Conditions de travail, chômage et santé», de Jean-François Marquis, Ed. Page deux.