Le burn out menace les employés modèles
«Docteur, j’ai mal à mon boulot»: les maux du travail se banalisent en consultation. Explications avec le psy Davor Komplita.
«Si les gens sont malades de leur travail, c’est avant tout parce que le travail est malade», assure Davor Komplita, psychiatre du travail à Genève. Un tiers des patients qu’il prend en charge sont victimes de souffrances psychologiques directement corrélées à leurs conditions de travail. «Celles-ci sont à l’origine de la moitié des arrêts de travail.»
Le congé pour burn out est l’ultime phase d’un processus de dégradation long, invisible jusqu’à ce que celui qui en est atteint se retrouve comme paralysé dans ses fonctions psychiques et parfois physiques. Le chemin de la guérison peut prendre jusqu’à deux ans. Explications.
Stress cumulé
Littéralement, burn out pourrait être traduit par «surchauffer». Le terme qualifie un syndrome lié à un état d’épuisement professionnel. Il intervient au terme d’une évolution qui voit un individu accumuler des périodes de stress. Ce dernier étant un mécanisme humain de défense et d’adaptation qui permet de faire face à des situations difficiles, exceptionnelles, en mobilisant efficacement des ressources physiques et mentales. Mais cette accélération des fonctions doit être suivie de temps de repos et de récupération. Tout simplement pour permettre à l’organisme de renouveler ses forces, comme une machine rechargerait ses batteries.
Lorsque ce cycle n’est pas respecté, l’épuisement pointe au bout d’un parcours qui trouve sur sa route d’autres facteurs aggravants liés directement à la réalité du contexte professionnel actuel, où le profit a remplacé le produit, la performance supplanté la compétence.
Paralysie de la pensée
«Plus l’état est grave, plus la forme du burn out est standard», explique le psychiatre. La pathologie rassemble les symptômes habituels de la dépression: troubles du sommeil, anxiété, fatigue extrême, mésestime de soi et, dans certains cas, une tendance suicidaire. «Mais ce sont les burn out moyens qui sont les plus difficiles à identifier, selon Davor Komplita. En particulier ceux où le principal symptôme est la perte de la concentration.» Les sujets qui sont dans cette situation intermédiaire voient leurs pensées et intelligence comme paralysées. «Ils perdent petit à petit la conscience d’eux-mêmes. Ils sont comme en état d’ébriété.» Ils ne sont plus en mesure d’accomplir leurs tâches.
Cette difficulté est mal interprétée au sein du monde professionnel. L’employé en perte de ses moyens est jugé incompétent, paresseux, égoïste et se voit vite mis hors jeu par des collègues souvent irrités d’avoir à le suppléer. Le «malade» s’en trouve d’autant plus isolé et enclin à nourrir une culpabilité dévastatrice. «Il vit son état comme une défaite», atteste le psychiatre. Amertume et désillusion complètent le tableau comme lors d’une rupture sentimentale. «C’est comme un chagrin d’honneur.»
De l’urgence à la réflexion
L’arrêt de travail est alors indispensable. «Il faut extraire le malade de la situation pathogène», insiste le psychiatre, qui applique dans un premier temps une prise en charge de l’urgence. Celle-ci peut aller jusqu’à l’hospitalisation pour les situations les plus graves ou lorsque les soutiens personnels, amis et famille, ne sont pas suffisants.
Ensuite seulement intervient le temps de l’analyse et de la réflexion. «Il est important de faire comprendre au patient qu’il n’est que le lieu et non la cause de la maladie. A l’origine du burn out peut se trouver un conflit avec la hiérarchie, un harcèlement, une surcharge de travail, une réorganisation de service, mais quelle que soit la raison identifiée comme responsable de la souffrance, cette raison est liée au travail.»
C’est pourquoi le contexte professionnel et la perception ne peuvent être ignorés lors d’une psychothérapie. «Qu’est-ce que le travail?» interroge en effet Davor Komplita. Et le praticien d’engager avec ses patients une réflexion sur leur réalité en la matière. Pourquoi ont-ils choisi leur métier? Quelles en sont les valeurs et les règles? Considèrent-ils qu’ils les ont respectées? etc. Cette étape permet de redistribuer les responsabilités quant au mal-être des sujets et de séparer les causes directement liées au travail de celles imputables à des facteurs ou événements privés. «Les gens vivent leur épuisement sur le plan subjectif et sont persuadés qu’ils ont failli. Alors qu’ils ne sont pas du tout responsables.»
Ce recadrage laisse un champ possible à l’individu pour sortir de sa détresse. Il identifie ce qui relève de sa compétence et les domaines d’action sur lesquels il peut agir. Ce processus participe à la revalorisation de l’image de soi.
On comprend que plus l’investissement dans sa profession a été grand, plus les attentes ont pu être déçues et plus la réhabilitation personnelle est importante. Comme l’observe le psychiatre: «Les plus vulnérables à l’épuisement sont ceux qui sont très impliqués dans leur activité, consciencieux, loyaux et bons travailleurs.»
Mise à distance du travail
Dans l’impossibilité d’intervenir sur la cause principale du mal, c’est-à-dire les modèles de management contemporains, il ne reste pas beaucoup d’autres possibilités de protection que celle de changer son rapport au travail par une mise à distance de celui-ci. «Se limiter au cahier des charges, c’est instaurer un rapport de raison», explique le docteur Davor Komplita.
L’expérience duburn out, aussi douloureuse soit-elle, oblige à un arrêt sur soi qui offre parfois l’occasion d’une réorientation professionnelle, l’investissement et la découverte d’autres centres d’intérêt qui peuvent se révéler, eux, réellement épanouissants.
Estelle Lucien

