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La place du père est encore à prendre

Tribune de Genève, tdg.ch
Mardi, 27 avril 2010

La paternité est à la mode. Le pédiatre parisien Jacky Israël lui consacre son dernier livre et dessine les contours d’un rôle qui, selon lui, reste à investir. Rencontre.

«Je suis père et pédiatre.» Voici deux bonnes raisons qui ont décidé Jacky Israël, également néonatologue, à publier un ouvrage à l’attention des papas, Enfants. Mode d’emploi à l’usage des pères , (Anne Carrière). De par sa profession, depuis vingt-cinq ans, Jacky Israël, qui exerce à Paris, est aux premières loges pour observer et guider les hommes lancés sur le chemin de leur paternité. Un parcours bousculé par l’évolution des mœurs et l’émancipation des femmes. «Elles ont tout grignoté», relève le pédiatre qui voit, certes, de plus en plus de pères conduire leur enfant à son cabinet, mais «ce n’est pas la majorité», relève-t-il.
Les rôles des uns et des unes se voient un peu redistribués. Celui du père semble encore à investir. C’est l’avis de notre interlocuteur. Entretien.

La place du père a beaucoup évolué ces vingt dernières années. Quel a été le plus gros changement?
Aujourd’hui, les hommes se laissent aller à leurs émotions et cela dès la grossesse. Ils se mettent en relation avec le bébé avant même la naissance. Ensuite, dès les premiers instants après l’accouchement, ils osent prendre le nourrisson dans les bras et le câliner, ce qui était inimaginable il n’y a pas si longtemps.

Quel est le nouveau champ que les pères ont le plus de difficulté à investir?
La participation à l’accouchement reste une position difficile pour beaucoup d’hommes. Certains ne sont pas à l’aise dans le cadre médical, craignent la vue du sang, etc. Mais les pères, qui sont aussi des époux, peuvent être marqués par la vue du bébé qui sort du sexe de leur femme.

Les hommes laissent plus de place à leur féminité. Mais jusqu’où peuvent-ils ou doivent-ils aller sans prendre la place de leur compagne?
Le père doit laisser parler sa part féminine, mais ne pas être dans une attitude trop maternante. Il ne peut ni ne doit remplacer la mère. En revanche, ses capacités de répondre aux besoins et aux soins du bébé dans les premiers mois lui permettent d’être complémentaire à la mère et de la soutenir dans une période où elle est très vulnérable. Ainsi, par la suite, il facilite la séparation du bébé et de la mère. C’est son rôle d’introduire la notion de tiers dans le couple fusionnel mère- enfant. S’il est trop dans l’émotion maternelle, il ne peut remplir cette fonction.

Vous écrivez: «Le père doit être là au bon moment.» C’est-à-dire?
Il doit être là lors des échographies. Puis, dès la naissance, sa présence fréquente va permettre au tout-petit de s’imprégner de son père, étape indispensable pour que le jeune enfant puisse ensuite penser cette figure paternelle. Ainsi, la paternité peut évoluer dans la discontinuité. Plus l’enfant grandit et plus les intervalles entre présence et absence peuvent être espacés.
Il est aussi souhaitable que le père accompagne de sa présence physique les grandes étapes du développement de son fils ou de sa fille, de 0 à 3 ans, de 3 à 6 et de 6 à 12. Le père est présent dans le jeu, dans le quotidien et surtout dans les moments difficiles.

Vous donnez toutes les clés et conseils pour qu’un père puisse à l’égal d’une mère s’occuper de son enfant. Pourtant, vous êtes réservé sur la garde partagée. Pourquoi?
L’important est qu’au tout début le père ait été présent pour laisser l’empreinte auprès de son enfant et conserver sa place, même symbolique. Il est difficile pour un père et un enfant de passer d’une présence quotidienne à une rencontre hebdomadaire. Mais ce qui importe est d’établir un rythme régulier dont la fréquence permettra peu à peu d’établir une nouvelle continuité. Mais, jusqu’a 3 ans, la figure d’attachement principale est incarnée par la mère et une garde alternée n’est pas souhaitable. En revanche, je suis favorable au modèle du calendrier évolutif proposé par Terry Brazelton*, qui établit un rythme de rencontre entre le père et l’enfant évoluant selon l’âge de ce dernier.

Qu’est-ce que les mères ont à gagner ou à perdre d’une place plus importante laissée au père?
L’essentiel tient dans le caractère complémentaire du couple. Père et mère ne doivent pas être compris comme des antagonistes, mais comme un emboîtement. L’un et l’autre sont différents, mais indissociables.

Quel rôle joue la mère dans la paternité?
Par le regard qu’elle porte sur son compagnon, la place qu’elle lui donne dans la famille, c’est elle qui le fait exister. C’est elle qui désigne le père et légitime son autorité.

Elle a donc beaucoup de pouvoir…
Une puissance «atomique»!
Le revers de cette toute- puissance est la culpabilité. Vous n’évoquez pas ce caractère en parlant des pères.

C’est vrai. Je dis souvent aux mères qu’elles se sentent culpabilisées à tort, elles font ce qu’elles peuvent, mais ne sont pas dans la toute-puissance. Concernant les pères, je peux dire que leur présence est indispensable aux mères.
*Terry Brazelton est un célèbre pédiatre américain, connu pour ses travaux sur le développement de l’enfant.
Estelle Lucien