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Les cliniques privées rivalisent dans le luxe

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Dimanche, 6  juin 2010

Face à la baisse du nombre d’assurés suisses en complémentaire, les cliniques privées concentrent leurs efforts marketing sur les plus fortunés de leurs patients.Suites avec salon, bureau et plusieurs salles de bains, service de limousine, majordome, cuisine gastronomique à toute heure, tout est prévu pour se comparer aux plus beaux palaces

Mme Müller* s’est installée sur le sofa de la réception. Les jambes jointes dans son tailleur serré, elle tapote nerveusement le petit sac à main en autruche vert olive posé sur ses genoux. «Bonjour Madame Müller, bienvenue à la Clinique Bethanien, je m’appelle Brigitte* et je suis là pour vous accompagner durant votre séjour chez nous. Veuillez me suivre, je vais vous montrer votre suite.» La voix douce de l’hôtesse a instantanément détendu la patiente de cette clinique privée zurichoise qui a ouvert son étage VIP fin mai. Mme Müller est en de bonnes mains. Des mains dont chaque geste lui coûtera une fortune.
Le marché des chambres d’hôpital VIP est en plein boom en Suisse. Les cliniques privées rivalisent d’ingéniosité pour faire oublier à leurs riches patients qu’ils sont malades et leur donner la sensation d’être au palace. Service de limousine, suite avec majordome, femme de chambre, chef étoilé en cuisine, bureau équipé et, surtout, la place pour loger toute sa famille et ses gardes du corps. Tour d’horizon parmi les plus belles adresses.

Investissements haut de gamme
La clinique Bethanien, fondée en 1904 par des soeurs diaconesses et rachetée au début de l’année par le groupe vaudois Ge-nolier, domine le quartier de Zürichberg, nid des vieilles familles locale. Ici, on traite 5000 patients par année. Quinze millions de francs d’investissement sont prévus d’ici 2013 pour faire de cet établissement un hôpital haut de gamme. Et surtout pour faire passer le chiffre d’affaires annuel de la clinique de 52 à 65 millions de francs. «Avant le rachat par Genolier, Bethanien était un peu comme la Belle au bois dormant avant l’arrivée du prince charmant», commente l’un de ses chirurgiens.

Des clients du Golfe et de Russie
Le quartier VIP de Bethanien se limite à quelques pièces avec vue sur le lac, une suite avec salon, bureau et salle à manger, une chambre pour les invités. Dans un coin de la pièce principale trône tout de même un lit qui ressemble méchamment à un lit d’hôpital. Normal, la spécialité ici, c’est la chirurgie lourde, chirurgie viscérale, urologie, gynécologie, etc. La moquette dans les couloirs? «C’est plus chic et plus hygiénique qu’un vieux parquet et ça assure une isolation parfaite contre le bruit dans les couloirs», selon Rainer Stelzer, directeur.
«Tous les caprices des patients ne sont pas exaucés pour autant, assure Colette Tschupp, directrice du service des soins. A à la fin, c’est toujours le médecin qui décide!»
Pour l’instant, les étrangers n’occupent que 6 à 7% des 111 lits de la clinique, mais le marketing actif du groupe Genolier travaille à augmenter ces taux. «Nous visons principalement les clients du Moyen-Orient et les Russes, dit Rainer Stelzer. A l’avenir, nous espérons également attirer les Chinois et les Indiens.» Les prix? On n’en saura rien. En général, «un devis est établi pour l’ensemble du traitement et des interventions».

Tourisme médical en hausse
Le problème, c’est que la crise et la hausse des primes maladie font baisser le taux de Suisses assurés en complémentaire. «Le nombre de polices semi-privé ou privé a fortement baissé ces dernières années, explique Alberto Holly, professeur à l’Institut d’économie et management de la santé à Lausanne. Les cliniques qui offrent ces services sont donc plus que jamais à la recherche de clients à l’étranger.»
«Le tourisme médical se développe à grande vitesse, continue-t-il. Alors que de plus en plus de Suisses échappent aux coûts de la santé en allant se faire soigner à l’étranger, de plus en plus d’étrangers fortunés viennent profiter de l’offre suisse.»
Les Etats-Unis et, depuis peu, l’Allemagne sont les grands concurrents sur ce marché. «Les cliniques suisses font leur marketing sur les services luxueux, la sécurité et la discrétion. Mais il ne faut pas oublier que, sans la recherche et la présence d’hôpitaux universitaires de premier ordre dans la région, ces établissements privés auraient beaucoup moins d’attrait quant à la qualité des soins.»

Montreux a lancé la mode
Spécialisée depuis les années 1930 dans les traitements du vieillissement à base d’extraits de foie de bébé mouton, la Clinique La Prairie à Montreux a lancé la mode des chambres luxueuses dans les années 1990. Aujourd’hui, pour bénéficier des 181 mètres carrés de la Suite impériale, il faut débourser 5780 francs la journée. «Nos patients prennent généralement un forfait d’une durée d’une semaine minimum», précise Yaël Bruigom, directrice marketing et relations publiques. C’est Armin Mattli, le propriétaire de l’établissement, qui a imposé le style Miami chic des chambres. Dans une suite de cet établissement, un check-up complet vous coûtera au moins 14’120 francs.

Une pyramide futuriste
La Pyramide am See (Pyramide au Lac) de Zurich peut se targuer de dix-sept ans d’expertise au chevet des plus fortunés, des étrangers surtout. Dans ce bâtiment futuriste de 33 chambres, les stars passent pour se faire poser une prothèse de la hanche avec la technique «mini invasive» ou simplement pour se faire refaire le nez.
«Les cliniques privées sont là pour défendre la médecine libérale, plaide Cédric A. George, cofondateur de l’établissement. Pour être libéral, un médecin doit prendre des risques d’entrepreneur.» Et pour financer ces risques, la clinique doit vendre des services hôteliers.
Une des solutions, pour rationaliser les coûts qu’impose la mise en place de ces nouveaux services, c’est la concentration. En se regroupant, les petites cliniques privées sont en effet moins isolées face aux lobbys des assurances-maladie et à la concurrence du grand groupe privé Hirslanden. En quelques années, l’ambitieux valaisan Antoine Huber a fait de la Clinique de Genolier un empire national implanté à Zurich, Genève, Lausanne, Montreux et Fribourg. «On a l’intention de continuer à se développer, explique-t-il. La Suisse, c’est 26 pays en matière de santé. Il y manque clairement d’acteur national. Si on veut à la fois baisser les coûts et assurer un volume d’activité suffisant, on ne peut pas avoir une approche purement cantonale.»
Tristan Cerf