< | >

Décès en EMS: malaise au procès d’une lampiste

Tribune de Genève, tdg.ch
Vendredi, 29 octobre 2010

Elle a administré un médicament par erreur. L’audience met en lumière une cascade de responsabilités à tous les échelons

C’est une lampiste qui comparaissait, hier, devant le Tribunal de police. Une dame de couleur, une cuisinière devenue aide-soignante après une formation de cinq mois. Elle est jugée pour homicide par négligence.
e 20 juillet 2008, elle a donné un médicament à une personne âgée, pensionnaire de l’EMS des Charmettes à Bernex. Une collègue lui avait désigné le plateau d’une autre patiente. Elle a administré par erreur la mauvaise capsule à une dame quasi centenaire qui est décédée quelques heures plus tard aux HUG (nos éditions des 7 septembre et 6 octobre ).
Une histoire triste. «Ma mère n’a pas pu s’éteindre comme une bougie», a expliqué, hier, le fils de la nonagénaire, visiblement bouleversé. En veut-il pour autant à l’accusée? Non. «C’est une victime du système.» Il en veut en revanche à tous les autres. «Les coresponsables de cette erreur médicale» qui n’ont toujours pas été inquiétés.
L’infirmière de service d’abord, qui devait s’occuper de 80 patients ce jour-là. «Elle a quitté l’EMS à 20 h en disant que ma mère respirait normalment.» Alors que dix minutes plus tard, l’infirmière du soir l’a trouvée en «détresse respiratoire avancée».
Le médecin de garde ensuite: «Son portable était fermé, il a rappelé après 28 minutes! Il a indiqué qu’il fallait simplement hydrater ma mère et lui prendre régulièrement la tension. Il ne s’est pas déplacé. Il est resté tranquillement chez lui. Il faisait 30 degrés, par cette belle journée d’été, il était mieux dans son jardin.»
L’homme s’en prend également au médecin responsable de l’établissement. «Il a dit que ma mère souffrait de démence dégénérative avancée. Un diagnostic erroné qui m’affecte personnellement. Ma mère n’était pas folle. Il y a un pas qu’il n’aurait pas dû franchir. Mais il désirait protéger la direction et sa position de médecin garant de l’EMS.» Pour finir, le fils de la défunte demande 300 000 francs à l’EMS en tort moral et dommages et intérêts. Mais pas un sou à la prévenue.

Unique infirmière de garde

«Les aides-soignantes, c’est le lumpenproletariat des professions de la santé, plaide l’avocat de cette dernière Me Olivier Wehrli. Durant leur formation, on leur apprend à prodiguer des soins de confort: aider les pensionnaires à se lever, se laver, manger. Mais rien sur la pharmacologie.» Or, le 20 juillet, date du décès tragique, c’était uniquement des aides-soignantes qui distribuaient les médicaments. Et il n’y avait qu’une infirmière de garde. Il conteste par ailleurs le lien de causalité entre l’ingestion du neuroleptique et le décès de la vieille dame car «pas besoin de connaissances stratosphériques» pour savoir qu’à cet âge-là, on peut faire à tout moment un arrêt cardiaque.

Un cas gênant

L’avocat dit ressentir «un profond sentiment de malaise» à l’idée qu’on renvoie en jugement «la personne la moins formée». L’accusée est toujours employée à l’EMS en question. Une procédure disciplinaire est en suspens. En cas de condamnation, elle pourrait perdre son emploi. Il demande son acquittement.
Ce sentiment de malaise, le représentant du Ministère public, Yves Bertossa, le partage. Le cas est gênant parce qu’il y a peut-être «d’autres responsabilités morales» dans cette affaire. Mais il n’en reste pas moins que la prévenue aurait dû vérifier que le médicament était bien destiné à la patiente que sa collègue lui avait désignée. Elle est donc bien coupable, à ses yeux, d’homicide par négligence. Mais ne mérite pas de sanction.
Il s’en rapporte sur ce point à l’appréciation du tribunal, lequel rendra son jugement la semaine prochaine.
Catherine Focas