La médecine ancienne est bien soignée à Cologny
La Fondation Bodmer propose 250 œuvres somptueuses
Tout a commencé par la magie. Il a fallu des millénaires pour aboutir à une science. La médecine a connu une longue période intermédiaire. Le corps humain s’y retrouvait associé au cosmos, aux éléments naturels, au calendrier et aux humeurs. Le feu, le tempérament mélancolique ou le signe de la Balance avaient alors leur mot à dire.
C’est de cet «homme zodiacal» que nous parle aujourd’hui la Fondation Bodmer à Cologny. Grâce à quelque 250 livres et objets extraordinaires, provenant parfois du fonds de la Bodmeriana, mais souvent empruntés à Paris, Londres, Florence, Stockholm ou Saint-Gall, le visiteur peut passer des Egyptiens antiques aux Européens duXVIIe siècle, avec des détours par l’Inde ou l’Arabie. «Il y a un fil historique et un autre thématique», explique le directeur Charles Méla, qui s’est amusé à juxtaposer le livre où le Genevois Théophile Bonet (1620-1689) décrit ses autopsies avec le manuscrit des «Cent vingt journées de Sodome» du marquis de Sade (1785).
Du corps aux étoiles
«Tout commence en fait avec les Egyptiens», explique Gérald d’Andiran, grâce à l’endurance duquel l’exposition peut avoir lieu après quatre ans de recherches. «La médecine devient une profession. Le progrès des soins apportés aux vivants va de pair avec le perfectionnement de la momification.» Quelques vitrines unissent ainsi une amulette prêtée par les Barbier-Mueller au fameux «Papyrus magique de Genève» et à des fragments du «Livre des morts».
«L’exposition illustre davantage une continuité que des ruptures», précise le pneumologue genevois, qui a voulu donner avec «Du corps aux étoiles, la médecine ancienne» une exposition historique, scientifique et artistique. Les temps pharaoniques font ainsi place à la Grèce. Nous voici au temps d’Hippocrate (entre 440 et 375 av. J.-C.) Son influence traversera les siècles. Le public le voit avec un précieux manuscrit du IXe siècle prêté par la bibliothèque de Saint-Gall. L’ouvrage d’à côté est certes plus récent. Mais cet Hippocrate-là s’est vu annoter par Ronsard.
Voici déjà les Romains. Gallien et les autres. «Leur savoir glissera dans l’oubli puis refera surface.» Il aura accompli d’immenses détours. Les nestoriens, chrétiens dissidents, l’auront emmené en Inde. Les Arabes l’auront traduit puis transmis. Le Moyen Age européen apportera cependant sa pièce à l’édifice. «C’est lui qui a mis au point les hôpitaux. Chaque monastère de l’ordre de Cluny a sa pharmacie et sa salle pour les malades.»
Le Moyen Age, c’est aussi la peste et la peur. Le mélange du fantastique avec le réel n’empêche pas la connaissance de progresser. «Regardez cet extraordinaire rouleau de parchemin de 1413, que Stockholm nous a si généreusement prêté. Il résume les progrès accomplis.» Au prix fort parfois! Il suffit de s’approcher. Que fait ce malheureux ligoté là, sur une miniature? «On lui enlève à vif un calcul dans la vessie. L’anesthésie est restée inconnue jusqu’au XIXe siècle. Mais les gens survivaient souvent à leurs souffrances.»
Le sang circule enfin
La Renaissance marque une transition. La chirurgie naît avec Ambroise Paré. Michel Servet, qui a si mal fini à Genève, pressent la circulation du sang. Vésale perfectionne la dissection anatomique. Il faudra pourtant longtemps au sang pour qu’il puisse librement circuler.
Souvenez-vous de Molière! «Mais au XVIIIe siècle, on entrera d’un coup dans l’ère moderne. C’est un autre univers. C’est pour cela que nous avons décidé de nous arrêter là.»
«Du corps aux étoiles, la médecine ancienne», Fondation Martin-Bodmer, 19/21, route de Guignard à Cologny. Du 30 octobre au 30 janvier. Tél. 022 707 44 33. Infos: www.fondationbodmer.org
Ouvert du mardi au dimanche de 14 h à 18 h. Enorme catalogue. Nombreuses visites guidées. Audioguide gratuit. L’interview complète de Gérald d’Andiran se lit sur www.tdg.ch
Etienne Dumont

