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«Le choléra tue bien plus qu’on ne le dit»

Tribune de Genève, tdg.ch
Jeudi, 23 décembre 2010

De retour d’Haïti après une mission pour la Croix-Rouge suisse, le docteur Martin Weber témoigne. Effrayant

A 62 ans, Martin Weber n’est pas un novice. Mais ce que ce médecin généraliste, spécialiste des maladies tropicales, a vu en Haïti a de quoi donner des frissons. Rentré mardi soir d’une mission de trois semaines pour la Croix-Rouge suisse, à Grand-Goâve, où il a participé avec Médecins du Monde à la mise sur pied d’un centre de traitement du choléra (CTC), il assure que «la maladie tue bien plus qu’on ne le dit».

Où en est l’épidémie, un peu plus de deux mois après son apparition, à la mi-octobre, au nord de Port-au-Prince ?
D’abord il faut dire que les chiffres officiels sur le nombre des victimes (ndlr: 2500 morts et un peu plus de 100 000 personnes contaminées jusqu’ici) sont, selon moi, totalement sous-évalués. On peut facilement multiplier par dix le nombre des victimes du choléra.

L’épidémie a-t-elle atteint son pic ?
Sans doute dans la région où elle a éclaté. Mais le choléra se répand comme une vague, et cette vague n’a pas encore atteint Port-au-Prince. C’est un grand sujet d’inquiétude, car la capitale abrite une population très dense qui vit dans des conditions de précarité et d’hygiène dramatiques depuis le séisme du 12 janvier. Cela fait d’elle une cible idéale pour le choléra.

Comment est organisé votre CTC de Grand-Goâve ?
En fait nous gérons un hôpital de toile de 45 lits avec Médecins du Monde qui est présent à Grand-Goâve depuis des années. Ce sont des gens formidables, il faut saluer leur travail. Nous avons surtout formé du personnel local (3 médecins et 16 infirmières). Car il ne faut pas oublier que c’est la première fois depuis plus de cent ans qu’Haïti est frappé par le choléra et que de ce fait ni le corps médical et encore moins la population n’y étaient préparés. Je trouve que depuis le tremblement de terre, on aurait pu, dû, prévoir l’apparition d’épidémies (méningite, typhus, choléra) et donc s’y préparer.

Ce manque de connaissances a-t-il des effets pervers ?
Bien sûr, on a vu des chauffeurs de tap tap (minibus) refuser de transporter des malades. Et quand les croyances vaudoues s’en mêlent, cela peut avoir des conséquences dramatiques pour ces derniers.

L’origine de l’épidémie est attribuée par plusieurs études aux Casques bleus népalais. Qu’en pensez-vous ?
C’est difficile d’être sûr à 100%. Il y a d’autres hypothèses, dont une qui fait remonter la cause de l’épidémie au réchauffement climatique et donc de la mer, où sommeillait le bacille. Pour l’Etat haïtien, accuser les Casques bleus permet de désigner un bouc émissaire et de fuir ses responsabilités.

Les émeutes qui ont suivi la proclamation, le 7 décembre, des résultats du premier tour de la présidentielle ont-elles favorisé la propagation de l’épidémie ?
Bien sûr. Ne serait-ce que parce qu’elles ont interdit au personnel médical des ONG de sortir pour aller soigner les malades.

Votre pronostic?
Je ne suis pas épidémiologiste, mais je crains que le choléra nous occupe encore de longs mois en Haïti.
Bernard Bridel