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Le Botox fige-t-il les émotions ?

letemps.ch
Jeudi, 23 décembre 2010

Une recherche suggère que les injections anti-rides de toxine botulique n’effacent pas seulement l’expression des émotions, mais leur ressenti lui-même. Confirmation d’une réalité désormais scientifiquement établie: c’est parfois le corps qui commande, et le cerveau qui obéit.

«Est-ce que je tremble parce que j’ai peur ou est-ce que j’ai peur parce que je tremble?» La question rendue célèbre par Jean-Paul Sartre 1 a d’abord été émise sous forme d’affirmation: «J’ai peur parce que je tremble», écrivit, au début du XXe siècle, le psychologue américain William James, semant un doute fécond sur la très occidentale et très établie hiérarchie entre l’esprit (qui commande) et le corps (qui obéit).

Plus d’un siècle de recherches et de controverses plus tard, une étude américaine reformule la question de manière très contemporaine. Les chercheurs de l’Université Columbia se sont penchés sur les clients du Botox: est-ce seulement l’expression de l’émotion (et donc les rides) qui est, chez eux, estompée? Ou alors le ressenti de l’émotion proprement dite? Ces travaux arrivent à la conclusion que la mini-paralysie des traits provoquée par l’injection de toxine botulique peut, dans certaines circonstances, entraver l’expérience émotionnelle elle-même 2.

Si la démonstration n’est pas spectaculaire, elle va dans le sens de la révolution conceptuelle apportée ces dernières décennies par les neurosciences et somptueusement vulgarisée par Antonio Damasio: ce que nous expérimentons dans l’esprit, explique le neurologue luso-américain, est toujours le résultat de modifications dans notre état du corps 3.

«L’expression des émotions influence l’expérience desdites émotions, c’est un fait aujourd’hui acquis, approuve Marcello Mortillaro, spécialiste de la communication non verbale au Pôle de recherche national en sciences affectives à Genève. Mais dans quelle mesure est-ce le cas? La réponse est plus incertaine et le travail des chercheurs de Columbia n’apporte pas des résultats permettant de progresser dans sa clarification. L’originalité de cette recherche est de se demander ce qui se passe non pas quand on exprime une émotion, mais quand on bloque son expression.»

«A ma connaissance, c’est la première étude de ce genre sur le Botox, commente quant à lui Marc Mehu, spécialiste du visage dans le même centre genevois. Jusqu’ici, on a surtout cherché à mesurer dans quelle mesure la toxine botulique permet d’accroître l’attractivité d’une personne.» Ce grand observateur des subtilités de la météo faciale se désole de voir la foule des masques qui circulent dans la rue: «Socialement, ces visages figés, c’est une catastrophe! Ils n’ont pas seulement perdu leur expressivité, mais leur authenticité aussi.»

L’authenticité est en effet au cœur de la dernière recherche, non encore publiée, de Marc Mehu et Marcello Mortillaro. Parmi tous les mouvements musculaires possibles du visage, les deux chercheurs ont identifié lesquels sont des «indicateurs fiables», c’est-à-dire perçus par les interlocuteurs comme liés à une émotion sincère. Leurs conclusions sur les muscles concernés par le sourire sont particulièrement intéressantes: c’est le léger plissement des yeux, très difficile à reproduire volontairement, qui est perçu comme la preuve d’un sourire authentique. Tel n’est pas le cas du relèvement des coins de la bouche, qui peuvent tout aussi bien indiquer la grimace de politesse. Or, ce sont justement les «rides d’expression» sur le coin des yeux qui sont traitées avec des injections de Botox. Le pli de côté et d’autre de la bouche est plutôt traité par injections d’acide hyaluronique, qui n’a pas d’effet paralysant, mais comble les creux de la peau.

«Nous ne rions pas parce que nous sommes heureux mais nous sommes heureux parce que nous rions»: près d’un siècle après William James, le médecin indien Madan Kataria a tiré des conclusions très concrètes des progrès effectués dans la compréhension des relations entre corps et esprit. Il a inventé, en 1995, le «yoga du rire», pratiqué à ce jour au sein de onze clubs romands 4. Le nom original de la méthode est «le rire sans raison», précise Danielle Gossett, qui anime le club de Bex et du Valais mais utilise aussi la technique dans son activité professionnelle de coaching d’équipe.

«Sans raison», parce que les adeptes de la méthode ne se réunissent pas pour se raconter des histoires drôles. Ils sont en quelque sorte en quête du rire pur: «Ils respirent, se décontractent, puis cherchent à déclencher volontairement leur propre rire, raconte Danielle Gossett. La dynamique de groupe fait le reste.»

Les avocats du «rire sans raison» assurent que vingt minutes de rire par jour sont souveraines pour doper le système immunitaire. Preuve peut-être que, comme le déplore Antonio Damasio, la médecine de chez nous tarde à tirer, dans sa pratique, les conséquences des avancées de la science sur les états de l’âme et du corps. En tout cas, «après une séance, on se sent joyeux, plein d’énergie, et on en ressent les effets encore trois jours plus tard, explique Danielle Gossett.

Bon, mais les rides aux coins des yeux? Il est impossible de rire vraiment sans faire de plis. «Je n’ai toutefois pas vu se creuser les rides des participants à mon groupe», tempère le coach, rassurante. Forcément, la bonne humeur, c’est bon pour tout, même pour la peau.
Anna Lieti

1. «Esquisse d’une théorie des émotions», Le livre de poche.
2.
«The Effects of BOTOX Injections on Emotional Experience», Kevin N. Ochsner, Emotion 2010, vol. 10, no 3.
3. Antonio Damasio, «L’erreur de Descartes», Ed. Odile Jacob Poche, 2010.
4.
www.sagessedurire.org/3/romandie.htm

«Beaucoup de gens sont mal botoxés»

Se peut-il que le Botox fige les émotions ? Et, d’ailleurs, que penser des ravages esthétiques de la toxine botulique ? Questions à Gabor Varadi, chirurgien plastique à Genève

Le Temps: Qu’est-ce que le Botox?
Gabor Varadi:
C’est une molécule qui présente une structure proche d’un neurotransmetteur. Injectée sous la peau, elle prend la place de ce dernier et entrave le passage de l’impulsion nerveuse dans le muscle. C’est un médicament très utile contre les spasmes et le torticolis. Son effet lissant sur la peau est dû au fait qu’il paralyse un segment musculaire. Cet effet dure quatre à six mois, le temps de régénérer les récepteurs.

Que pensez-vous de l’hypothèse selon laquelle le Botox pourrait entraver non seulement l’expression des émotions, mais aussi le ressenti des émotions elles-mêmes ?
Elle ne m’étonne pas. Nous avons longtemps vécu avec une vision simpliste des relations entre le corps et l’esprit. Nous nous sommes imaginé avoir dans la tête un grand ordinateur central qui gère l’ensemble du corps. Les choses sont beaucoup plus compliquées que cela: il y a des informations qui passent de la périphérie au centre. Et l’expressivité d’une personne a une influence sur son fonctionnement neuropsychologique.

Le traitement au Botox pourrait-il rendre insensible aux émotions ? 
Certainement pas, mais je peux concevoir qu’il puisse les influencer de manière subtile. Cela dit, il est très difficile de démêler ce qui influence quoi. Le simple fait d’aller sonner chez un médecin esthétique pour demander une injection suppose que la personne a ressenti une impression négative devant son miroir et a jugé opportun de modifier son apparence. 

Les visages botoxés des people suscitent de plus en plus de commentaires négatifs: on s’accorde à trouver le résultat navrant. Comment se fait-il que tant de personnes espèrent tout de même embellir grâce aux injections de toxine botulique ?
Les résultats navrants sont dus à un mauvais usage du Botox et autres techniques de médecine esthétique. Il y a quelques années, avec l’essor de la chirurgie esthétique, il y avait les ratés du lifting. On appelait cela le «visage chirurgical». Le développement de la médecine esthétique a généré le «visage médical», avec ses «têtes d’aspirateur» (Hoover’s face) et autre becs de canard. Ce n’est pas très étonnant lorsqu’on sait que la chirurgie et la médecine esthétique ne sont toujours pas enseignées dans les facultés. Beaucoup de patients sont simplement mal botoxés, par exemple parce que leur médecin a jugé bon de traiter les rides du front. Or le muscle frontal est celui qui tire les sourcils vers le haut: quand on botoxe le front, les sourcils tombent. L’harmonie d’un visage met en jeu des équilibres extrêmement subtils, les modifier est une affaire complexe qui nécessite une spécialisation. Personnellement, j’utilise le Botox uniquement pour détendre les traits lorsqu’un pli de la peau est dû à une contracture permanente. Le résultat est très naturel.

Tout de même: Catherine Deneuve et Nicole Kidman ont les moyens de s’offrir les services des meilleurs spécialistes ! 
Les spécialistes les plus médiatisés et les plus mondains ne sont souvent pas les meilleurs, c’est une réalité bien connue des professionnels. 
Que pensez-vous de la gym faciale: peut-elle aider à rajeunir un visage ?
Pourquoi pas, ça dépend des situations. Le problème est que le mot «rides» recouvre des phénomènes de nature différente. Contre le relâchement cutané, la gym faciale peut être bénéfique. Mais, si le pli de la peau est dû à une contracture musculaire, l’exercice va contribuer à empirer la situation.
Propos recueillis par A.L.