La leçon de vie des psy
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Lundi, 31 janvier 2011
Que fait un spécialiste de la santé mentale quand il va mal? C’est la question qu’a posée le psychiatre Christophe André à 22 praticiens. Leurs conseils composent «Secrets de psy», joli succès de librairie
«Eh oui, on peut être thérapeute et se faire piéger par ses exigences tyranniques, comme le font les patients avec lesquels on travaille chaque jour ce genre de problème.» Ou encore: «Soignants et patients sont bien plus proches que ces derniers ne le pensent.» Plus loin: «Notre profession ne nous immunise en rien contre la douleur et ne nous prévient pas des événements de vie difficiles.» Dernier extrait: «J’aimerais tant faire mentir l’adage que ce sont les cordonniers les plus mal chaussés…»
Voilà quelques-unes des confessions des 22 psychiatres, psychothérapeutes et autres spécialistes du comportement, dont le Genevois Roger Zumbrunnen, qui révèlent leurs propres conflits internes dans un ouvrage dirigé par le psychiatre français Christophe André et intitulé Secrets de psy, ce qu’il faut savoir pour aller bien (Editions Odile Jacob). A lire les confidences des confrères qui ont répondu présent à l’appel, livrant leurs propres phobies et états d’anxiété sur plus de 300 pages, on croit volontiers sur parole l’auteur, qui confie au téléphone: «Mes confrères sont allés beaucoup plus loin que je ne l’aurais cru.» Florilège de ces «conseils concrets non seulement utiles mais utilisés».
■ Tous des faiblesses
Christophe André en est convaincu: «Tout le monde a des faiblesses… Les gens qui vont bien sont ceux qui savent composer intelligemment avec ces faiblesses-là.» Les psys dans le même panier que les autres, donc. Voyez Christophe André. Lui-même psychiatre reconnu loin à la ronde dans le monde francophone, il raconte au bout du fil: «Au premier congrès de psychiatrie où je devais prendre la parole, à Barcelone, j’étais à deux doigts de prendre mes jambes à mon cou.» Ce handicap est-il désormais neutralisé? Oui, assure-t-il, tout en ajoutant que le stress et la tendance à l’affolement restent son point faible dormant. Mais, maintenant, il le gère et dit en toute transparence comment.
■ S’accepter «en chantier»
Tête en ébullition. Tumulte intérieur. Brouillard anxieux. Distractibilité chronique. Voilà quelques-uns des termes employés par les auteurs pour décrire leur propre état mental, qui oscille parfois entre «éruptions volcaniques et sidérations glacières» lorsque les «pensées autocritiques perfectionnistes klaxonnent à fond dans la tête». Le conseil récurrent des docteurs-auteurs, parfois passés par la dépression, la toxicomanie ou l’alcoolisme, est avant tout l’acceptation de soi et le lâcher prise. Certes, chercher à contrôler ce qui se passe en nous est contre-intuitif. «Nous sommes habitués à ce que nos actions aient des conséquences appréciables. Mais cela est vrai uniquement pour ce qui est à l’extérieur de nous. Pour le reste, ce qui se passe à l’intérieur, cela ne fonctionne pas. Vouloir contrôler ses émotions, c’est en fait les renforcer», explique le Dr Jean-Louis Monestès, membre du CNRS. Avant de renchérir quelques pages plus loin: «Lutter pour ne jamais se souvenir d’un accident, d’un décès, d’une agression ou d’une séparation, c’est risquer d’en faire un travail à plein temps et de ne plus avoir d’énergie et d’espace pour simplement vivre.»
■ Non aux pensées de rechange
Autre outil récurrent: «Quand vous détectez une tension, détectez où la bataille fait rage. Détectez ce que vous essayez de contrôler sans vous en rendre compte.» De toute manière, conclut un autre médecin, «impossible d’oublier volontairement». Résultat: quand des souvenirs ou des émotions interviennent sans que je ne les aie convoqués, «je prends un moment pour me souvenir. Complètement. Sans chercher à me défendre, je me laisse aller à convoquer le plus de détails possibles sur ces moments à la fois merveilleux et douloureux, quitte à ce que la tristesse l’emporte. […] J’accorde simplement en moi la place à ces avatars de mon existence. Et, une fois le pèlerinage accompli, je me sens en paix, serein et prêt à continuer ma route, à me créer de nouveaux souvenirs.» Certains préconisent la méditation pour prendre de la distance avec ses tracas et éviter la rechute.
Hors de question donc «d’anesthésier ses émotions», voire de les masquer par un maquillage excessif, des lunettes de soleil, ou en les inhibant par l’alcool ou autres drogues. Le mot d’ordre? S’exprimer sans fard car «exposer sa faiblesse nous aide à avancer». Un exemple? Le Dr Bruno Koeltz rougit régulièrement et a appris à «être à l’aise avec son malaise», en remettant en question tous les préjugés toxiques, les pensées négatives qu’il nourrissait à propos de cette gêne aussi subite que visible. Non, rougir ne suscite pas le rejet ou la pitié. C’est humain. Ce médecin propose de développer des «pensées alternatives, pas des pensées de rechange, juste des pensées différentes de celles qui étaient venues spontanément me stresser.» Il mesure ensuite son progrès en attribuant un pourcentage à sa tension (60 contre 10 ensuite), son anxiété (50 contre 0), sa déprime (30 contre 0) et sa frustration (80 contre 20).
■ Faire avec et non faire autrement
«Faire avec, c’est-à-dire accepter la réalité, est aussi une manière de parvenir à un véritable changement», selon le psychiatre genevois Roger Zumbrunnen, qui reconnaît avoir commis des erreurs face à ses patients en fin de vie: «Je ne voulais pas et ne pouvais pas entendre que des hommes et des femmes avaient accepté leur mort, alors que moi je me battais encore pour leur vie… J’avais trop hâte d’exercer mon pouvoir thérapeutique pour accepter moi-même de faire avec ma propre impuissance à sauver ces patients.» Résultat: un patient phobique sera encouragé à se confronter de manière progressive et systématique à ce qui lui fait peur: parler en public, s’adresser à une personne qu’il craint d’aborder, rester dans un endroit fermé, conduire sur l’autoroute, etc. L’exposition assidue à la source d’anxiété produit peu à peu la diminution puis la disparition de la réaction anxieuse», conclut-il. Résumé à l’attention du lecteur: «Un pas, je fais avec, pour le pas suivant, je fais autrement, et ainsi de suite.» C’est la gymnastique du bien-être.
Marion Moussadek
■ Thérapie horizontale: l’avenir?
Délibérément mis à nu, les professionnels de la santé doivent donc être des modèles non pas tant de bonne santé mais de bonne gestion de leur santé. Pour celui qui a chapeauté cet ouvrage, ces confidences novatrices pourraient préfigurer «une nouvelle relation entre psy et patient, plus égalitaire, un rapport horizontal comme le veut l’ère du temps dans de nombreux domaines où nous assistons à la fin du modèle autoritariste. Au XXIe siècle, on ne peut plus soigner les malades avec les techniques psychologiques du XIXe siècle.»
Marion Mousadek

