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Non à la loi de la jungle!


Dimanche, 30 janvier 2011

Que les choses soient claires:

J’’ai le plus grand respect pour tous mes confrères médecins qui, leur formation achevée, décident de s’installer en pratique libérale, que ce soit en cabinet ou en clinique. Indépendants, ils bénéficient des avantages liés à leur statut mais en assument aussi tous les risques. Ces risques, notamment financiers, sont parfois lourds à porter. Tous les entrepreneurs indépendants en savent quelque chose.
Or, depuis peu, la pénurie de médecins dans certaines spécialités se fait sentir. La compétition entre secteurs privé et public pour recruter ces perles rares s’exacerbe. Le refus, par certains milieux politiques, exprimé mardi dernier lors du débat au Grand Conseil, d’appliquer les règles en vigueur dans les hôpitaux d’intérêt public ouvre la porte à un subventionnement par l’Etat des cliniques, tout en les laissant libres de recruter selon une logique qui, elle, est tout sauf respectueuse de l’Etat.
Ainsi, des médecins, dont la formation est entièrement financée par la Confédération et le Canton (dans certains cas pendant plus de dix ans), sont approchés par les cliniques dès la fin de leur formation et se voient offrir des conditions salariales somptuaires doublées – et c’est là la nouveauté – d’une sécurité de l’emploi qui tient plus du fonctionnariat que de l’esprit libéral.

Il y a encore quelques mois, il n’était en effet pas question d’être salarié lorsque l’on travaillait en clinique. Or, un cas édifiant m’a récemment été rapporté: ce spécialiste longuement formé dans notre établissement public, s’est vu promettre une garantie de salaire d’un million de francs par an, durant deux années. (Oui! Vous avez bien lu!). Disparue la prise de risque.
Dans des domaines hautement spécialisés, où l’on forme à peine deux spécialistes par an, les prix flambent: certains se sont vus proposer des salaires deux fois – voire trois fois – plus élevés que ceux proposés par le service public.
Il y a là une grave distorsion. Comment peut-on accepter que les cliniques reçoivent d’une main le soutien du contribuable sous la forme d’une aide étatique, mais de l’autre participent à affaiblir le service public? Cette subvention ne devrait-elle pas les contraindre à quelques obligations, en tête desquelles le devoir de ne pas vider, de manière déloyale, l’hôpital universitaire de ses meilleurs éléments? La question est d’autant plus aiguë en période de pénurie, alors que l’on sait qu’à l’horizon de 2025, 10 millions de consultations ne pourront être assumées faute de disposer des spécialistes nécessaires.

Notre hôpital universitaire a pour mission de former des professionnels hautement spécialisés non seulement pour assurer les soins en ses murs mais aussi dans tous les hôpitaux périphériques du canton et dans tout le réseau sanitaire. Que se passera-t-il si, au fil des ans, les spécialistes sont ainsi débauchés? A continuer de vider nos hôpitaux publics, c’est tout notre système de santé que les cliniques mettent en danger. Ne serait-ce pas plus intelligent et plus juste qu’une loi puisse limiter ces débordements, rétablir un équilibre raisonnable entre médecine libérale et publique, en favorisant non pas la compétition sauvage qui s’annonce mais plutôt des coopérations fructueuses pour nos patients?

Pierre-François Leyvraz
Directeur général du CHUV à Lausanne