On m’a appris que ce qui est rare est cher. Rien de plus facile à vérifier si vous cherchez à vous loger au bout du lac. C’est simplement dramatique. Je ne vous parle pas seulement de trouver un toit pour un assisté, mais de se loger décemment à un prix supportable quand on n’est pas Crésus. Beaucoup de travailleurs genevois n’ont donc plus qu’un choix: penduler. Ils adorent! D’autant plus que Doris Leuthard vient de nous expliquer qu’il faudra passer à la caisse. Les comptes routiers sont bientôt à zéro. La vache à lait nommée bagnole serait-elle en train de s’épuiser alors que le succès des routes ne faiblit pas? C’est que les Suisses font de plus en plus de kilomètres avec un litre de carburant. Par chance, il y a encore quelques fans de Hummer et autres gros 4×4. Mais si tous les Suisses étaient épris d’une Smart, Fiat 500 ou autre hybride, la catastrophe serait déjà là.
Il faudra donc casquer, nous dit Doris Leuthard. La vignette pourrait augmenter de 40 à 100 francs, et même plus. Les taxes sur les carburants seront revues à la hausse. Il n’y a rien à discuter. Si vous voulez ou si vous devez rouler, il faudra cracher au bassinet. Et dire qu’on avait LA solution avec le train. Si propre, si rapide et si silencieux – pour ceux qui n’habitent pas à côté. Mais voilà, le train déborde aussi. Et on nous avoue que les transports publics ne sont pas si économiques. Tenez, par son billet ou son abonnement, l’usager du train ne couvre pas le coût du réseau ferroviaire. Il roule sur des rails payés par la princesse. Même chose pour les autobus qui utilisent les routes à l’oeil. Il faut donc assainir pour éviter le chaos. Finis les cadeaux, les billets de train augmenteront et ce ne sera pas à dose homéopathique.
Les règles économiques sont comme ça. Tout augmente. D’ailleurs, ce n’est qu’une broutille à côté de la Banque nationale qui aurait perdu 21 milliards – en gros les dépenses annuelles de l’assurance- maladie obligatoire – pour retenir l’envol du franc suisse. C’est une perte théorique, mais les cantons ne sont pas contents, car ils pourraient y perdre leurs dividendes. La Confédération sourit pourtant. Certes, elle ne fera plus de cadeau, mais elle a de bonnes nouvelles. Le déficit budgétaire 2010 prévu initialement à 1,5 milliards pourrait se transmuter en excédent de 3 milliards. Encore plus fort que la pierre philosophale! Donc, après Swissair et UBS, la valse des milliards continue. La fièvre est récurrente et elle fait vivre l’économie et les petits fours.
Rien de tout cela dans le secteur des soins, c’est une croissance stable et inexorable des coûts. Déprimant. Tellement qu’on parle toujours de coûts et jamais de bénéfices! Genève s’enorgueillit de contrôler temporairement la situation grâce à nous tous, soignants qui trinquons, car la consommation ne faiblit pas. Le pire, c’est que rien n’arrive à la contenir durablement sans entamer nos principes éthiques. Il nous faudrait un anti-Docteur Knock, capable de convaincre le plus rétif qu’il est en parfaite santé sans lui faire aucun examen de laboratoire. Il pourrait assurer le vrai malade qu’il sera plus vite guéri si on renonce au scanner et à la chimiothérapie et peut-être même instiller à certains consultants une telle sensation de bien-être que, pleins de confiance, ils s’abandonneront à la maladie jusqu’au dernier jour sans lui résister, à l’image de Molière pris d’une hémoptysie qui l’emporta en jouant Le Malade imaginaire.
Une erreur – ou une sage décision, suivant l’angle sous lequel on examine la chose – fut d’instituer avec la LAMal une protection tarifaire ambulatoire pour tous. Il n’y avait ainsi plus de marge de manoeuvre et la médecine ambulatoire se trouvait de fait sous le contrôle de l’Etat. Imaginer que prestataires et assureurs pourraient négocier des contrats équilibrés, c’était oublier que les assureurs-maladie étaient chargés de garder le trésor. Certains pensaient peutêtre qu’ils arriveraient ainsi à obtenir en douceur la reddition des médecins. Il faut dire que nous n’avons pas passé loin de la capitulation. Et que fait alors l’Etat? Il s’assure que le système de soins fonctionne et il suit les recommandations du Surveillant des prix, organe politique par excellence. On lui donne la décision, il trouve l’argumentaire. Il n’y a d’ailleurs rien d’autre à faire tant que les soins fonctionnent. Le système de santé suisse est excellent. Il n’y a que ceux qui n’ont jamais essayé de se faire soigner ailleurs qui en doutent. Circulez, il n’y a rien à voir!
Si certains commencent à penser qu’il est temps d’améliorer un peu le sort des agriculteurs, c’est parce qu’on craint leur disparition. Si le National Health Service britannique a vu son financement augmenter, c’est parce qu’il souffrait d’insuffisances totalement inacceptables qui n’ont d’ailleurs été que partiellement corrigées. Il n’y a donc pas d’espoir. Plus d’argent ne sera pas injecté dans notre système de soins tant qu’il fonctionne. C’est au moment du grounding de Swissair ou d’une menace immédiate de krach de l’UBS que les pompiers se sont réveillés. Quittons donc nos illusions ! Tant qu’il y aura assez de docteurs, tant que les consultations seront assurées, tant que nos listes d’attente seront plus courtes qu’à l’étranger, nous n’obtiendrons rien ou presque rien, dussions-nous implorer la grande mansuétude du ministre des économies.
Le décor étant placé, finissons par l’histoire. Elle est courte. Santésuise demande au Conseil d’Etat que la valeur de point tarifaire soit, selon ses calculs, corrigée à 87 cts. Lorsque cette valeur a été fixée à 96 cts en juillet 2006, nous avons calculé que l’application non biaisée de la convention de neutralité des coûts signée avec Santésuisse aurait dû la porter à 1,03 CHF. Vous vous en souvenez, le Conseil fédéral ne nous a pas écoutés. Cela va de soi, l’intérêt du citoyen est de payer le moins cher possible du moment qu’il est bien soigné. Reprenant la méthode d’indexation du Surveillant des prix à partir de 2006, nous calculons maintenant pour 2011 une adaptation à 1,05 CHF. Quel sera le jugement de Salomon? Je prends le pari que les règles ne seront pas les mêmes que si nous savions faire trembler le monde.
Pierre-Alain Schneider

