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«Un vrai scandale! »

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Lundi, 9 mai 2011

Santé Une étude des autorités américaines confirme que le traitement de la cécité chez les personnes âgées est imposé à un prix surfait. Un spécialiste suisse accuse Roche et Novartis de «piller» nos systèmes de santé.

La nouvelle est en train de faire le tour du monde et touche la Suisse tout particulièrement. En cause: l’entente entre Roche et Novartis pour imposer à un prix exorbitant le traitement de la dégénérescence maculaire, maladie fort répandue chez les seniors et pouvant conduire à la cécité.
Le scandale couve depuis des années. Mais, la semaine dernière, les autorités sanitaires américaines ont publié les résultats d’une étude clinique menée sur 1200 patients. Et elle confirme que la dégénérescence maculaire humide peut se traiter de 20 à 40 fois moins cher et tout aussi efficacement qu’avec le produit imposé par Roche et Novartis (lire l’encadré sur les prix).
Le problème, c’est que le produit moins cher, l’Avastin, est un anticancéreux que Roche refuse de faire homologuer pour les yeux. En échange, ses laboratoires ont développé une molécule proche, le Lucentis, seul médicament autorisé à ce jour et dont les juteux bénéfices sont partagés avec Novartis. L’étude américaine met donc sous pression les deux géants pharmaceutiques suisses. Et elle fait sortir du bois les ophtalmologues qui se battent contre le Lucentis vendu bien trop cher. Installé à Lausanne, l’éminent spécialiste en ophtalmologie Carl P. Herbort est à la pointe de ce combat. Pour «Le Matin», il révèle l’étendue du scandale.

Quelle importance donnez-vous à l’étude américaine?

C’est un grand soulagement que l’utilisation de l’Avastin soit médicalement et officiellement validée par une étude menée en bonne et due forme. Pour moi, cela ne faisait aucun doute, mais cela devait être fait pour s’opposer à la dictature du prix du Lucentis.

Comment expliquer un tel abus?

Les promoteurs du Lucentis ont habilement utilisé le système. Ils ont fait les études requises non pas tellement pour démontrer l’efficacité du produit, qui ne faisait aucun doute, mais bien plus pour que le médicament soit accepté par les instances régulatrices afin d’obliger les médecins à utiliser le seul Lucentis et d’imposer un prix indécent. Il s’agit à mon sens d’un des plus grands scandales financiers dans le domaine de la santé de par le prix du médicament, d’une part, et de par l’étendue de la pathologie. Ce médicament pille les systèmes de santé occidentaux.

Quelle a été votre pratique?

J’ai personnellement commencé à utiliser l’Avastin début 2006 avant que le Lucentis ne soit disponible avec des joies immenses partagées avec mes patients. En cinq ans, j’ai fait économiser au système de santé, à moi tout seul, une somme d’environ 1,6 million de francs!

Pourquoi tous vos collègues ne font-ils pas de même?

Avec une différence de prix aussi indécente, un marketing agressif a été mené par les promoteurs du Lucentis. Les pharmas ont utilisé la tactique du bâton et de la carotte. Le bâton consistait à répéter au médecin le grand danger médico-légal que représentait l’injection d’Avastin, puisque ce n’était pas le médicament homologué. Et cela a assez bien marché: il n’y a pas plus de courageux dans notre corporation qu’ailleurs.

Vraiment?

La situation est d’autant plus intimidante, en Suisse, que les grands défenseurs du Lucentis sont tous des médecins travaillant dans les services universitaires d’ophtalmologie. Si bien que, très rapidement, on n’a plus osé parler des bons résultats obtenus avec l’Avastin, une sorte d’autocensure s’est installée. J’ai pu le vérifier à l’étranger lors des nombreuses présentations que j’ai données sur l’Avastin. Personnellement, je ne me suis pas laissé intimider. Mais, face aux menaces légales d’utilisation d’un produit non homologué, j’ai dû prendre quelques précautions, comme faire passer au nom de ma femme mes biens immobiliers.

A l’inverse, ceux qui utilisent le Lucentis sont récompensés?

C’est la carotte, car bien sûr que les injecteurs de Lucentis bénéficient de toute la bienveillance de la compagnie. Aux récalcitrants comme moi, il a été expliqué qu’ils pourraient aussi compter sur cette bienveillance. Ainsi m’a-t-on proposé, ainsi qu’à l’autre médecin récalcitrant de Lausanne, de faire une étude clinique avec le Lucentis. Quand j’ai demandé quelle étude la compagnie avait en tête, on m’a répondu que je pouvais faire n’importe quelle étude. Je laisse à chacun le soin d’en tirer ses propres conclusions.

Que va-t-il se passer?

Seul le réajustement du Lucentis à un prix raisonnable, que j’estime autour de 250 francs au plus, rendrait une certaine décence à ce traitement et permettrait néanmoins à Roche et Novartis de gagner encore beaucoup d’argent. Mais la cupidité et l’appât du gain rapide auquel aspire l’industrie pharmaceutique dans ce cas vont peut-être aussi tuer sa poule aux œufs d’or. Car l’Avastin pourrait finir par s’imposer.

Qui en a le pouvoir?

Tout va dépendre des instances de santé. En tout cas, aujourd’hui, elles n’ont plus l’excuse de dire que l’effet de l’Avastin n’était pas médicalement prouvé par une étude clinique. Difficile de réfuter une étude bien menée sous l’égide de l’Institut national de la santé aux Etats-Unis.

Et en Suisse?

Notre ministre de la Santé a bien supprimé par décret la participation aux frais de lunettes, même pour les enfants dont le bon développement de la vision dépend de la prescription de verres correcteurs, représentant une économie modeste de 35 millions environ. Il pourrait donc aussi décider par décret que l’Avastin et son injection sont remboursés. L’économie serait dix fois plus élevée que pour les lunettes! Mais le lobby pharmaceutique est un peu plus puissant que le lobby des opticiens et des ophtalmologues. Une majorité des assureurs n’ont d’ailleurs pas voulu affronter les pharmas sur ce dossier.
Ludovic Rocchi

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