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«Les caisses chassant les bons risques vont devoir changer de stratégie»

letemps.ch
Mardi, 31 mai 2011

Santé Président sortant de CSS, Pierre Boillat commente les dernières réformes de l’assurance maladie, dont la compensation des risques

Ministre de la Santé du canton du Jura entre 1979 et 1994, impliqué en tant qu’avocat et consultant dans la création des hôpitaux intercantonaux de la Broye et de la Riviera-Chablais, président depuis 1999 de CSS, aujourd’hui la plus grande assurance maladie de Suisse, Pierre Boillat sait de quoi il parle quand il parle de santé. A l’occasion de son départ de CSS après douze ans de mandat, il revient sur les développements récents dans ce domaine.

Le Temps: En douze ans, qu’est-ce qui a changé dans le domaine de la santé ?
Pierre Boillat: Le climat. La hausse continuelle des coûts est devenue un problème toujours plus lourd. Elle va certes de pair avec une médecine toujours plus performante, elle s’explique par l’évolution démographique. Mais désormais, pour une partie des citoyens, payer ses primes maladie est un vrai problème. Dans ce contexte, le débat est toujours plus tendu. Il y avait un esprit de collaboration qui a disparu. Désormais, tout le monde traite l’autre en ennemi et ce sont les assureurs qui jouent le rôle de boucs émissaires. Les cantons, notamment, qui ont toujours beaucoup de peine à planifier leur offre hospitalière, se retournent systématiquement contre nous.

Et les assureurs n’ont aucune responsabilité dans cette détérioration ?
Nous n’arrivons pas toujours à parler d’une seule voix, ce qui est regrettable. Cela affaiblit Santésuisse et détériore notre image. Une partie importante des divergences portait sur la compensation des risques. Aujourd’hui que la décision est prise de la renforcer, on peut espérer que cette situation va s’améliorer.

Une réforme à laquelle CSS était favorable. Vous pensez qu’elle va modifier le marché de l’assurance ? 
Certains de nos concurrents qui avaient axé leur stratégie sur la chasse aux bons risques vont devoir s’adapter, c’est certain. Ils ont d’ailleurs déjà commencé. Si la réforme de la surveillance prévue par Didier Burkhalter est adoptée, cela aura aussi une influence. Les réserves seront calculées sur une base exclusivement actuarielle. Cela pourrait poser des problèmes à certaines petites caisses et renforcer la tendance à la concentration.

Combien de caisses ce mécanisme laissera-t-il sur le marché à moyen terme ? 
Quinze à vingt, peut-être.

Hausse des coûts, détérioration du climat… Rien ne s’est amélioré ?  
Nous avons fait des progrès sur un point déterminant: les réseaux de soins. Grâce à eux, nous pouvons espérer mieux maîtriser les coûts et ils s’étendent. Chez CSS, un de nos assurés sur trois est désormais dans un réseau: c’est appréciable.

Vous dites que les réseaux sont la solution de l’avenir, pourtant, aux Chambres fédérales, les assureurs refusent qu’on les oblige à en fournir, au risque de torpiller la réforme par laquelle Didier Burkhalter veut les promouvoir…  
Il y a une très bonne raison à ça. Si nous sommes contraints à offrir des réseaux, nous devrons en organiser nous-mêmes. Or ce n’est pas notre métier et il n’est pas sain que des médecins se retrouvent, en quelque sorte, salariés d’un assureur. A CSS, nous avons essayé une fois et ça a très mal marché. Il est bien préférable que des médecins s’organisent en réseau, de manière à exercer la médecine comme ils estiment devoir le faire et passent des contrats avec des assureurs.

Au risque que des assurés soient obligés de supporter une quote-part plus élevée car il n’y a pas de réseau dans leur région ?  
La possibilité de créer des réseaux dans toutes les régions existe. Les médecins doivent agir, nous sommes prêts à les appuyer.

Une autre réforme va entrer en vigueur l’an prochain, celle du financement hospitalier. On ne peut pas dire que les choses se passent très bien. On parle d’une hausse importante des coûts de la santé…   
Dans un premier temps, c’est inévitable: les frais d’investissement des hôpitaux seront intégrés aux tarifs. Et on ne sait pas exactement quelle charge cela va représenter: certains hôpitaux ont laissé traîner des investissements nécessaires depuis des années… Cela dit, les caisses ont toujours été claires à ce sujet: nous voulons la neutralité des coûts.

C’est-à-dire que les charges supplémentaires soient supportées par les cantons ?  
Nous étions favorables à ce que leur part soit plus importante que ce qui a été décidé, effectivement.

Mais la réforme était supposée abaisser les coûts…  
A terme, cela devrait être le cas. Dès la prochaine négociation tarifaire, il sera possible d’obtenir des baisses, j’en suis persuadé.

Mais les frais de santé ne sont pas indéfiniment incompressibles… 
Il y a une autre question à laquelle nous n’échapperons pas: celle des traitements les plus chers. Le Tribunal fédéral a entrouvert la porte en justifiant le refus de rembourser un traitement qui dépasse 100 000 francs par an. Il s’agissait d’un médicament ne figurant pas sur la liste des spécialités. Mais le problème est général: les traitements les plus chers pèsent très lourdement sur la facture de l’assurance maladie. Cela dit, ce n’est pas une question pour les assureurs. Les éthiciens doivent nous aider à la résoudre
Propos recueillis par Sylvie Arsever