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Nouvelle arme contre la maladie du sommeil

letemps.ch
Jeudi, 30 juin 2011

Santé La trypanosomiase affecte quelque 36 pays de l’Afrique subsaharienne – Un traitement simplifié est mis au point grâce à une ONG genevoise

La trypanosomiase africaine, couramment appelée maladie du sommeil, est une plaie pour quelque 36 pays de l’Afrique subsaharienne. Transmise par la piqûre de la mouche tsé-tsé, cette maladie touche plus de 30 000 nouvelles personnes par an, situées pour la plupart dans des régions pauvres et reculées. Son élimination est aujourd’hui limitée par le traitement très lourd qu’elle nécessite: ce dernier repose sur de multiples injections quotidiennes de médicament. Des travaux publiés le 29 juin dans la revue PLoS Neglected Tropical Diseases bousculent cet état de fait et permettent d’envisager que dans un avenir proche l’homme pourra se soigner à l’aide de cachets.

Cela fait à peu près sept ans que l’Initiative Médicaments contre les maladies négligées (Drugs for Neglected Diseases initiative, DNDi), basée à Genève, planche sur le sujet de la trypanosomiase. Il y a quatre ans, le groupe pharmaceutique ANACOR lui a confié une nouvelle famille de molécules à activité thérapeutique avec comme objectif: en tester l’action antiparasitaire.

«Nous nous sommes saisis de ces nouveaux composés à base de bore, que le groupe industriel développe déjà dans le registre des antifongiques, anti-inflammatoires et antibactériens, explique Bernard Pécoul, directeur de DNDi. Et nos autres partenaires universitaires et privés les ont modifiés chimiquement de sorte à optimiser leur capacité à tuer le trypanosome, le parasite véhiculé par la mouche et à l’origine de la maladie.»

L’un de ces composés modifiés, le SCY-7158, vient de passer brillamment les tests précliniques et s’apprête à rentrer en étude ­clinique de phase I: c’est-à-dire à être évalué du point de vue de sa non-toxicité sur un panel restreint de volontaires sains, d’ici la fin de l’année.

«L’étude préclinique relatée ici montre une molécule tout à fait prometteuse, confie François Chappuis, référent médical de Médecins sans frontières (section suisse) pour la trypanosomiase et médecin aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Ingérée par des animaux, elle est bien absorbée par leur système digestif et se retrouve dans leur sang. Qui plus est, elle passe encore la barrière hémato-encéphalique et parvient indemne jusqu’au système nerveux central», là où les complications apportées par le parasite sont les plus graves. Troisième point essentiel à ce stade, aucune lésion liée à une potentielle toxicité de SCY-7158 n’a été révélée chez les mammifères, qui sont guéris après sept jours de traitement.

La maladie du sommeil est aujourd’hui particulièrement difficile à traiter. On distingue deux étapes importantes dans son développement. Alors que le parasite circule librement dans le sang et le système lymphatique, les personnes infectées sont victimes de fièvre, de maux de tête intermittents et de douleurs articulaires. Puis lorsque le parasite atteint le système nerveux central, les troubles neurologiques s’installent: c’est le stade 2 de la maladie, qui lui donne son nom. En plus de la confusion mentale et des troubles de la coordination, le cycle du sommeil est perturbé, marqué par un assoupissement le jour et des insomnies la nuit. Non traitée la maladie est mortelle.

Pourtant, ces dernières années, elle a régressé. Une amélioration à laquelle contribue la mise au point d’un traitement destiné uniquement au stade 2 de la maladie (du fait de sa toxicité) et disponible depuis 2009. Ce dernier est basé sur l’action conjointe de deux médicaments: le nifurtimox et l’eflornithine. «Ces antiparasitaires, efficaces pour le stade avancé de la maladie, sont toutefois assez contraignants, commente Bernard Pécoul. Ils exigent en effet des malades de se déplacer jusqu’à un centre de traitement pour subir deux injections par jour et ce, pendant une semaine.» Parcourir plusieurs dizaines de kilomètres parce que l’on vit dans une région reculée, mobiliser une personne tierce pendant une longue période, la présence de conflits dans les zones touchées… Ces conditions de guérison ne sont pas toujours acceptables pour les malades.

Un traitement oral de la trypanosomiase africaine simplifierait bien les choses. Dans ce registre, SCY-7158 est un bon candidat. «On le retrouve encore intègre dans l’organisme plus de vingt heures après son ingestion, commente François Chappuis, ce qui laisserait présager qu’une seule prise orale puisse suffire.»

Facilement assimilable, efficace pour les deux stades de la maladie du sommeil et pour ses deux formes aussi (forme gambiense en Afrique de l’Ouest et centrale, forme rhodesiense en Afrique de l’Est et australe), la molécule développée par DNDi a pour l’instant de sérieux atouts pour révolutionner le traitement de la trypanosomiase. Mais Bernard Pécoul reste prudent: «Nous sommes assez confiants pour la suite, pour ce qui est de l’efficacité de SCY-7158 sur l’homme du moins. Concernant les problèmes de toxicité ­éventuels, nous ne présageons de rien, les choses peuvent être tellement différentes entre nous et les animaux.»

Et le directeur de l’organisation suisse de préciser toutefois que si ce candidat-là ne franchissait pas tous les barrages des études cliniques, un autre, très ­proche, était «bien sûr» dans les cartons, prêt à subir les tests ­précliniques.

DNDi poursuit encore le développement d’une autre molécule à prise orale afin de venir à bout de la trypanosomiase. Dédié initialement à d’autres indications médicales puis abandonné, le fexinidazole devrait être testé sur des malades cette année.

«Nous visons une association du fexinidazole avec le SCY-7158 ou son successeur, de sorte à diminuer le risque que les parasites ne deviennent résistants aux traitements», ajoute Bernard Pécoul.

«Il y a un besoin réel de solutions simples et sûres pour éliminer la maladie du sommeil, insiste François Chappuis. S’il s’avère sûr et efficace, le SCY-7158 pourrait être administré quel que soit le stade de la maladie et éliminer une étape douloureuse et souvent rebutante pour les malades, celle de la ponction lombaire, nécessaire pour savoir si le système nerveux est touché.»

A cette solution thérapeutique facilitée viendrait s’ajouter prochainement un outil de diagnostic simplifié. L’organisation non gouvernementale genevoise FIND compte valider sur le terrain, dès juillet, un nouveau test de dépistage de la trypanosomiase. «Si ce test, plus simple d’emploi et moins cher que l’actuel, a au moins les mêmes performances, alors notre solution s’imposera, commente Sylvain Bieler, chef du projet à FIND. Elle pourrait être disponible alors sur le marché dès l’année prochaine»
Caroline Depecker