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Le pouls des Urgences

Tribune de Genève, tdg.ch
Vendredi, 30 septembre 2011

Incursion dans ce microcosme fourmillant pour en dévoiler ses coulisses et en expliquer ses retards

Un guide, une journaliste et une masse de curieux. Mais aussi un infirmier, un détenu encadré par des Securitas et un patient dans un caisson hyperbare. Mercredi passé se déroulait une visite guidée un peu particulière: celle de l’unité des Urgences des Hôpitaux universitaires de Genève ( lire encadré ). Après la visite publique, la Tribune de Genève a repris du service, cette fois pour toute une nuit. Il est 20 h, le chef de clinique a enfilé sa blouse blanche; la nuit commence.
Pour le patient qui arrive à ce moment-là à l’accueil, les Urgences semblent désertes. Un leurre. En réalité, elles sont bondées en coulisses. Les quinze lits de la salle d’attente «couchée» sont tous occupés. La soirée de samedi est tout juste entamée et il y a déjà six heures d’attente, contre presque dix le soir d’avant. C’est à Laurent Suppan, chef de clinique des Urgences et exceptionnellement guide d’un soir, qu’incombe la responsabilité de gérer cette situation. Il supervise l’ensemble des cas d’urgence, sauf ceux qui relèvent de la chirurgie. A lui de contrôler les entrées et sorties de patients, à lui aussi de décider qui est assez stable pour rentrer à la maison. Durant sa nuit de travail de douze heures, il va sillonner les secteurs, de patient en patient, de médecin en médecin pour conseiller et superviser.

Héroïne, réanimation et pesticide

Un appel à la «Porte» – vulgairement l’accueil des Urgences – interrompt sa tournée. Une patiente «agitée» vient d’arriver. Elle crie à tue-tête avoir arrêté l’héroïne, mais ses gestes et propos trahissent la prise d’autres substances. Où installer cette patiente? Son cas relève-t-il des Urgences psychiatriques? Oui, sauf que cette unité est également surchargée… Alors la femme restera dans le couloir, à proximité de la salle d’attente «couchée». A cet instant, le tableau est plutôt cocasse: la femme continue son soliloque d’une voix forte; un mètre plus loin, une patiente allongée attend, résignée, une consultation depuis une dizaine d’heures; des ambulanciers amènent un homme hurlant sur un brancard, en passe d’être conduit à Belle-Idée. Et au bureau d’accueil, une dame tente désespérément de parler à l’infirmière occupée à éconduire un homme qui a vu des extraterrestres. Moment surréaliste.
Pas le temps de contempler le tableau, le tremblement du pager annonce une urgence vitale. Le cœur d’un patient a lâché. Sprint à travers les étages pour arriver devant le corps du vieil homme, tressautant déjà sous le massage cardiaque. Il règne dans la chambre une agitation étrange, ordonnée. Le défibrillateur vient prêter main-forte aux médecins; sans succès. Le bip strident hurle toujours à la mort. Finalement, à force d’efforts, le cœur se remet en route. Nous aussi.
Une demi-heure plus tard, le téléphone hyperactif de Laurent Suppan le prévient de l’arrivée d’un suicidaire. L’homme a ingurgité un pesticide en grande quantité. Trop tard pour le lavage d’estomac. Médecins, infirmières et pompiers s’activent. «Quelle est la puissance corrosive du produit? Quelqu’un connaît sa composition?» Coup de fil au service toxicologique et le verdict tombe: ingéré en grandes quantités, le produit est mortel. Il n’y a rien à faire sinon hydrater le malheureux et attendre.

Tout en direct sur ordinateur

Enième redémarrage de la tournée. En une nuit, Laurent Suppan prendra des décisions pour une centaine de patients et en verra une cinquantaine dans le service. Il sait en permanence combien de personnes sont traitées aux Urgences, quelles sont leur pathologie et quel traitement elles reçoivent. Tout cela grâce à une excellente mémoire, grâce à un programme informatique qui permet d’avoir une vision instantanée de l’état du service, mais aussi grâce aux entretiens réguliers avec les autres médecins. «Cela ressemble plus à du rénal que du prérénal je trouve», «On tente le plavix?» Bienvenue sur une autre planète, où on parle de NaCl, au lieu de simplement dire «eau salée», de «céphalées» pour «maux de tête»… L’essentiel est qu’ils se comprennent, tant pis pour les néophytes!
La communication entre les différents acteurs – de l’aide-soignant au médecin-chef – est d’ailleurs la clé de voûte des Urgences. On travaille en équipe, on se conseille et on se soutient aussi, comme en témoignent les deux tartes au citron faites maison. Laurent Suppan, lui, n’y goûtera pas. Après six heures de service il n’a toujours pas pris de pause ni même avalé une goutte d’eau. Un des médecins plaisante: «On est des mineurs, on creuse sans avoir le temps de relever la tête. Les patients viennent et repartent, d’autres arrivent; on ne s’arrête jamais!»

L’heure des bagarres

Minuit, l’heure des bagarres. Avec pour thème ce soir le couteau. Coup de lame dans les côtes pour un règlement de comptes conjugal, zébrure sur la tempe, blessure à la main qui a paré l’attaque. Les nerfs des doigts ne sont pas touchés et on conseille alors au blessé de se rendre aux Urgences de Carouge, pour attendre une heure au lieu des six heures ici…
3 heures du matin, c’est cette fois le temps des sorties de boîtes de nuit. «Les vendredis et samedis soir, nous savons que statistiquement il y a un afflux de patients dès ces heures-là», explique une infirmière. Comme pour lui donner raison, des ambulanciers amènent un jeune, trouvé inconscient à la sortie d’une disco. A l’accueil, on hésite: quel degré d’urgence lui attribuer? Car c’est à l’infirmière de la Porte de déterminer la gravité de l’état du patient. Une grille d’observation et un bref examen l’aident à faire ses choix. Dans le doute, elle peut toujours faire appel au chef de service.
Après l’arrivée du fêtard, suivront d’autres éméchés. Ils repartiront à l’aube après avoir décuvé, désengorgeant un peu la liste d’attente qui à 4 h est toujours longue comme le bras. 7 h 30, l’équipe de nuit passe le témoin à celle diurne. La liste d’attente a été réduite de 18 à 9 patients; une nouvelle journée commence.
Aurélie Toninato