Des médecins payés pour prescrire
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Lundi, 31 octobre 2011
Marketing douteux ou recherche nécessaire? Santé L’industrie pharmaceutique rétribue des médecins pour étudier les effets de médicaments déjà en vente
Alors que l’influence de l’industrie pharmaceutique sur les experts médicaux occupe la commission de la santé du parlement, les relations entre les producteurs de médicaments et les médecins sont également contestées.
En Suisse, recevoir 100 francs d’une société pharmaceutique pour prescrire son médicament et remplir un questionnaire, est légal et relativement courant. Il suffit pour un médecin de participer à une «étude observationnelle médicamenteuse», également nommée «rapport d’expérience» ou «étude de phase 4». Vice-président de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique au National, le socialiste Stéphane Rossini juge ce phénomène problématique: «C’est à la limite de la légalité pour l’indépendance des médecins. Ce genre de pratique n’est à mes yeux pas admissible, ça ne devrait pas exister.»
Avant d’arriver sur le marché, un médicament passe par trois phases de test avant d’atterrir sur les bureaux de Swissmedic, l’institut suisse des produits thérapeutiques. Mais une fois autorisé à la vente, il entre dans le domaine de la pharmacovigilance. Et les études financées par l’industrie se confondent parfois avec des procédés marketing.
Visiteur médical employé par une firme pharmaceutique, Olivier* a notamment pour tâche de recruter des praticiens pour ses rapports d’expérience. Le questionnaire comprend les initiales du patient, son année de naissance, certaines valeurs médicales et l’historique des symptômes du malade et de ses traitements antérieurs.
Quand un patient répond aux critères d’inclusion de l’étude, son médecin s’engage à prescrire le médicament X et à compléter le formulaire idoine avec l’évolution des symptômes et les éventuels effets secondaires. Il est rémunéré en nature, avec un iPhone ou un tensiomètre, ou en espèces. En moyenne 100 francs par cas, jusqu’à 200 si le questionnaire est particulièrement long. Les praticiens sont souvent priés de présenter une dizaine de cas en un an. Une étude rassemble en moyenne 1500 patients en Suisse romande.
«Les pharmas financent ces recherches dans deux buts, explique Olivier. D’abord, pour comprendre comment marche le médicament dans la vie réelle. Pendant les études préliminaires, les patients évoluent dans un environnement très contrôlé, prennent leurs pilules à heure fixe… Mais au quotidien, ils font moins attention et oublient parfois de suivre leur traitement. C’est important de savoir comment agit le médicament dans ces conditions pour pouvoir mieux conseiller les médecins.»
Le deuxième objectif est d’ordre purement marketing. «Les médecins ont leurs habitudes, poursuit Olivier. Ils prescrivent souvent les mêmes médicaments. Mais avec ce genre d’études, les firmes veulent les habituer à utiliser les leurs.» Les pilules vedettes seraient les plus rentables, comme celles qui luttent contre l’hypertension, le diabète ou le cholestérol.
Selon Olivier, les pharmas ont longtemps mené des études observationnelles avec de vieux médicaments dans le seul et unique but de pousser les médecins à les prescrire et à relancer le chiffre d’affaires. Cette pratique aurait selon lui cessé il y a deux ou trois ans, à cause de la pression exercée par l’opinion publique.
Mais le Dr Laurent Gauthey, président de la commission d’éthique de l’Association des médecins genevois, constate encore aujourd’hui l’existence de rapports d’expérience portant sur des associations de médicaments anciens ou des vieux remèdes avec de nouvelles indications. Selon Roland Schlumpf, responsable de la communication d’Interpharma, l’association des entreprises pharmaceutiques suisses, «il n’y a aucune base légale ou exigence particulière» portant sur ce type d’études qui ne sont «habituellement pas publiées dans des revues médicales».
Le Dr Laurent Gauthey interprète la loi différemment. «Toutes les études de phase 4 doivent être validées par notre comité, dit-il. Nous demandons à voir les conclusions et à ce que les patients soient informés.»
Les commissions d’éthique cantonales font preuve en la matière d’une tolérance variable. «Il est vrai qu’il y a un aspect de marketing déguisé, mais nous avons eu des désagréables surprises avec des effets secondaires rares et ces études sont utiles sur ce plan, poursuit le médecin genevois. Elles obligent également les médecins à réévaluer le patient avec la rigueur et la systématique d’une étude.»
Les études observationnelles ne sont pas le seul moyen de recenser les effets secondaires d’un médicament puisque les praticiens sont déjà obligés de les signaler gracieusement sur un formulaire officiel.
«Sensibiliser les médecins à déceler les effets indésirables d’un médicament est une bonne chose, mais ce mécanisme ne doit pas être contrôlé par les pharmas», estime le professeur Alex Mauron, directeur de l’institut d’éthique biomédicale de Genève. «La rémunération des médecins pose également un problème éthique car c’est l’occasion d’un conflit d’intérêts entre eux et les groupes pharmaceutiques. Cela pourrait faire pencher la balance en faveur, par exemple, d’un hypertenseur par rapport à un autre.»
*Prénom fictif
Julie Conti

