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L’injure, ce rapport à l’autre

letemps.ch
Samedi, 29 septembre 2011

Check-up

La question de savoir si le visionnement d’images violentes peut inciter à la violence est largement étudiée et débattue. Mais qu’en est-il de l’effet des injures sur le passage à l’acte, en particulier celles qui sont proférées dans les médias? C’est la question que s’est posée une équipe de la Brigham Young University, dans le Midwest.
Dans une étude originale publiée la revue médicalePediatrics, ces chercheurs établissent un lien entre l’exposition des adolescents aux injures par le biais de la télévision ou des jeux vidéo, et leur propension à commettre des agressions verbales et physiques. Que faut-il en penser? L’avis de Pascal Roman, psychologue et psychothérapeute, professeur à l’Université de Lausanne qui a mené des recherches sur les adolescents et la violence.

Le Temps: Les adolescents exposés à un langage ordurier auront plus tendance à jurer eux-mêmes, un comportement qui ouvre la porte aux actes violents, selon l’étude parue dans «Pediatrics».
Quelle est la logique de cet enchaînement?
Pascal Roman:Même si l’injure n’est pas directement adressée à celui qui regarde la télévision ou joue à un jeu vidéo, elle parle du rapport à l’autre. Entendre une injure dans les médias la rend banale, elle est donc plus facilement reproduite. Pourtant l’injure n’est pas banale car elle modèle une représentation péjorative de l’autre, et par là de soi. Cela dans une période de la vie où il est essentiel de protéger sa propre image.
Elle représente une violence en tant que telle. Ce qui ouvre plus facilement sur la violence physique envers l’autre, au-delà des mots.
Pourquoi les adolescents sont-ils plus vulnérables à cette expression violente?
– Un des enjeux de l’adolescence est de trouver sa place. D’une certaine manière, le passage à l’acte est inscrit dans le processus de l’adolescence. C’est une façon économique de se débrouiller avec les bouleversements caractéristiques de cette période. Cela permet à l’adolescent d’agir alors qu’il est contraint de vivre passivement la transformation de son corps, la survenue des hormones, etc. Ces passages à l’acte peuvent prendre la forme d’une violence dirigée contre lui-même – anorexie, automutilation – ou contre les autres. Ils lui permettent également d’entretenir un sentiment de toute puissance qui soutient son narcissisme.– On a montré qu’une personne ayant un vocabulaire limité avait plus tendance à exprimer sa colère par les coups.
Est-ce que le recours aux jurons relève de la même impuissance à se faire comprendre?
– Lorsqu’une personne ne dispose pas d’une richesse de vocabulaire suffisante pour exprimer ses sentiments, elle utilise préférentiellement l’agir. Mais le recours aux injures parle aussi, comme on l’a dit, de la représentation de soi et de l’autre. Et c’est particulièrement important pour les adolescents.– Est-ce que les injures ne pourraient pas au contraire permettre d’exprimer la violence par les mots plutôt que par les coups?– Les injures ne constituent pas une manière élaborée de transformer la violence. Il s’agit plutôt de stéréotypes de langage.
Si l’on entend des adolescents se disputer, l’expression est assez primaire… Le juron «fécalise» l’autre. C’est une violence.–
Le besoin de passage à l’acte des adolescents peut aussi s’exprimer dans des activités positives, le sport, le travail?– Oui, fort heureusement, ce besoin prend le plus souvent une forme socialisée. Toutefois l’adolescence est une période très sensible quant à ce besoin d’agir. Et ses voies d’expression peuvent être parfois délétères. Mais même dans ses formes délétères, comme la violence, il est important de reconnaître le processus à l’œuvre et de pouvoir l’accompagner et non pas uniquement le réprimer.
Marie-Christine Petit-Pierre