< | >

L’Hôpital doit-il craindre une hémorragie de spécialistes?

Le Courrier, Genève lecourrier.ch
Mardi, 10 janvier 2012 

SANTÉ • La fin du moratoire sur les nouveaux cabinets pourrait inciter des médecins à quitter l’hôpital cantonal. Une fuite «significative mais surmontable», selon les HUG.

Depuis le 1er janvier, il n’y a plus de barrière à l’ouverture d’un nouveau cabinet médical en Suisse. Déjà levée en 2010 pour les généralistes et les pédiatres, la clause du besoin a désormais aussi disparu pour les spécialistes. A Genève, ce changement législatif suscite des craintes, notamment du côté des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui pourraient subir la fuite de dizaines d’employés qualifiés. «Pendant dix ans, les médecins de l’hôpital n’ont pas pu s’installer librement, explique Jacques-André Romand, médecin cantonal. La levée du moratoire fait courir un risque d’hémorragie de cadres bien formés aux HUG.»
Il en veut pour preuve l’expérience des généralistes et des pédiatres, «qui se sont établis comme indépendants en nombre important» depuis 2010. Globalement, le nombre de médecins en exercice à Genève a crû de 2,8% entre 2009 et 2010, contre une hausse moyenne de 1% les sept années précédentes. Aujourd’hui, la tendance pourrait se poursuivre.

Longue liste d’attente
En fin d’année, la liste d’attente pour obtenir un droit de pratique comptait environ trois cent cinquante dossiers de médecins spécialistes. «Ces trois dernières semaines, nous avons reçu une cinquantaine de demandes, dont une dizaine depuis le 2 janvier, poursuit Jacques-André Romand. Mais toutes ne seront pas suivies d’effets. Beaucoup de médecins veulent s’installer mais n’ont pas encore de projet.» Au sein des HUG, la fuite des spécialistes est prise au sérieux mais ne devrait pas mettre en péril le fonctionnement de l’institution. «Quantitativement, le risque est modéré, relève Pierre Dayer, directeur médical des HUG. On évalue à deux ou trois douzaines le nombre de médecins qui pourraient partir pour ouvrir un cabinet. » Pour un établissement qui compte environ mille médecins, la perte est «significative mais surmontable». D’autant que la pénurie de médecins est une réalité avec laquelle l’Hôpital doit déjà composer. «A court terme, cela signifie davantage de médecins étrangers, mais dans des proportions acceptables », ajoute-t-il.

Etrangers sous-qualifiés?
Pour l’Association des médecins genevois (AMG), l’inquiétude est ailleurs. Avec la levée du moratoire, la faîtière entrevoit un afflux de praticiens étrangers sous-qualifiés. «Ces dernières années, nous avons vu des médecins venir à Genève avec des formations un peu légères», note son président Pierre-Alain Schneider. Les accords bilatéraux permettent en effet une validation automatique des titres acquis dans l’Union européenne (UE), «sans contrôle du cursus suivi». De leur côté, les cantons n’ont pas de compétences pour instaurer des mécanismes de régulation. Pour Jacques-André Romand, cette crainte est à relativiser. Les filtres sont importants pour les nouveaux venus, à commencer par la langue, l’absence de réseau ou les critères financiers, souligne-til.
«Ouvrir un cabinet est un vrai parcours du combattant.» Et de préciser que la majorité des médecins étrangers arrivant à Genève viennent de France, d’Espagne ou d’Italie, soit des pays où les équivalences de formation ne posent pas réellement problème. «La majorité d’entre eux ont une formation sérieuse, reconnaît Pierre-Alain Schneider. Il y a davantage de soucis avec certains extra-Européens qui ont fait valider leur diplôme dans l’UE et pourront s’installer librement en Suisse.» Et de citer des cas de Sud-Américains passés par l’Espagne ou de Maghrébins ayant transité par la France. Pour lui, la fin du gel des cabinets devrait s’accompagner d’un examen plus approfondi de la formation des arrivants. Mais cette exigence contrevient aux bilatérales et n’a donc que peu de chances d’aboutir, admet- il. Dans tous les cas, l’évolution de la situation sera suivie avec la plus grande attention ces prochaines mois.
Mario Togni