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Les vrais dangers des «déo» aux sels d’aluminium

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Tribune de Genève, tdg.ch
Jeudi, 12 janvier 2012

Une étude menée à l’Université de Genève par le professeur Stefano Mandriota sème l’effroi en Suisse romande et relance la polémique sur les déodorants corporels et les sels d’aluminium

Les déodorants tremblent sur les étagères de la salle de bains. «Jusqu’à preuve du contraire, je conseille d’éviter ceux qui contiennent des sels d’aluminium.» La recommandation du cancérologue André-Pascal Sappino fait l’effet d’une bombe, sachant que le chlorure d’aluminium est un des principaux composants de neuf déodorants sur dix. Elle se fonde sur l’étude menée par le professeur honoraire à l’Université de Genève, Stefano Mandriota, et publiée dans le Journal of applied toxicolgy . Elle démontre pour la première fois in vitro la toxicité des sels d’aluminium sur les cellules mammaires humaines. Si l’innocuité de la substance est remise en cause, elle n’est pas formellement accusée de causer des cancers du sein. Le débat qui fait rage depuis plus dix ans se trouve-t-il à un tournant?
Pléthore d’études se sont déjà penchées sur les liens potentiels entre l’usage de déodorants et le cancer du sein. Sont incriminés tant la présence de conservateurs (paraben) que les sels d’aluminium, sans toutefois pouvoir le démontrer. «On sait que les sels d’aluminium peuvent s’accumuler dans les glandes mammaires, rappelle André-Pascal Sappino. On sait aussi que chez une femme préménopausée, ces glandes sont très actives donc potentiellement plus sensibles aux agents externes.» Mais, de façon étonnante, jusqu’à présent, aucune étude ne s’était penchée sur la toxicité directe des sels d’aluminium sur les cellules mammaires humaines.
Ayant à disposition un modèle de culture cellulaire humain, l’équipe du professeur Sappino se met au travail. C’était il y a trois ans. «Très vite, nous nous trouvons face à des effets dramatiques, raconte le professeur. Nous avons mis deux ans à consolider nos résultats, utilisant différentes sources d’aluminium, de cellules mammaires ainsi que d’autres types de cellules.» Invariablement, les sels d’aluminium, à des doses de 1500 à 100 000 fois inférieures à celles contenues dans les déodorants, s’avèrent toxiques pour les cellules mammaires humaines. «On observe une succession d’anomalies qui ressemblent étrangement à celles observées dans les cellules en voie de transformation maligne», précise l’oncologue.

Concrètement, sous l’effet des sels d’aluminium, les cellules qui habituellement arrêtent de proliférer lorsqu’elles entrent en contact entre elles, poursuivent leur multiplication. Ainsi, elles se comportent comme des cellules sur la route d’une transformation tumorale. Et d’ajouter: «Cet effet ne se produit que sur les cellules mammaires humaines. Sur les autres types de cellules, les sels d’aluminium s’avèrent inoffensifs. C’est tout à fait troublant.»
Un effet expérimental qui ne constitue toutefois pas un lien direct et requiert une confirmation sur un modèle animal et chez l’humain. «Cette évidence expérimentale déconcertante doit générer des travaux supplémentaires pour être confirmée ou infirmée. Il ne faut pas que l’on s’arrête là!» défend le professeur Sappino. Il inscrit ces résultats dans un contexte d’augmentation du cancer du sein au cours des quarante dernières années, expliquée surtout par une hausse du dépistage, un diagnostic plus précoce et un vieillissement de la population. «Mais ces facteurs n’expliquent pas tout, on soupçonne aussi des facteurs environnementaux. Alors on cherche et l’on avance un petit peu dans l’identification d’un coupable potentiel.»
Anne-Muriel Brouet

L’étude n’ébranle pas l’OFSP

U Un risque potentiel nécessite-t-il de prendre des mesures de précaution? L’Office fédéral de la santé publique, à Berne, avait pris position sur le sujet en 2005, estimant qu’il n’existait «aucun lien scientifiquement démontré entre les antitranspirants contenant de l’aluminium et le cancer du sein». Les travaux des Genevois n’ébranlent pas cette appréciation. Pour l’OFSP, «les études épidémiologiques scientifiques n’ont pas mis en évidence de lien entre l’utilisation d’antitranspirants contenant de l’aluminium et un risque accru de cancer du sein; ce point a été confirmé par de nombreuses instances scientifiques.»
Il est intéressant à cet effet de se tourner vers les Registres des tumeurs qui, quand ils existent, recensent tous les cas de cancers dans un canton, et notamment vers ceux de Suisse romande, région du monde parmi les plus touchées par le cancer du sein. «A Genève, les données ne confirment pas une épidémie de cancer du sein dans les quadrants externes (ndlr: parties du sein situées du côté des aisselles) », avance la responsable du Registre, la professeure Christine Bouchardy. Ainsi, depuis 25 ans (1985 à 2008), le pourcentage des quadrants externes est passé de 65 à 67%. Au cours de la dernière décennie (2000 – 2008), où il a été observé une épidémie des cancers du sein chez les jeunes femmes (moins de 40 ans), le pourcentage des quadrants externes est passé de 64 à 67% dans cette tranche d’âge. «Il n’y a pas lieu pour l’heure de crier au loup, poursuit le médecin. Mais le sujet reste sous surveillance. Nous allons notamment comparer nos données avec celles de pays comme le Danemark où les gens utilisent moins de déodorants et le Portugal où l’épilation était moins pratiquée que chez nous.»
Le Registre des tumeurs vaudois ne dispose pas d’analyse sur ces paramètres. Mais son responsable, le professeur Fabio Levi, de préciser qu’en dépit d’une étude très intéressante et très bien faite, «on est encore loin de pouvoir établir une relation entre les sels d’aluminium et une éventuelle tendance cancérigène».
A.-M. B.

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