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Les pharmaciens en crise existentielle

letemps.ch
Mardi, 17 janvier 2012

Santé Concurrencés par les médecins, visés par les caisses, les apothicaires doivent se réinventer -  La consultation par vidéo sera-t-elle leur planche de salut ?

Bousculés par un marché de la santé en pleine évolution, les pharmaciens ont le blues. Concurrencés par les médecins – voire en conflit avec eux dans certaines régions de Suisse alémanique –, mis sous pression par la vente de médicaments sur Internet ou les chaînes de droguerie, ils ont de plus en plus de peine à s’affranchir de leur image de commerçants. Et leurs compétences en matière de santé ne sont pas appréciées à leur juste valeur. Surtout, ils se retrouvent désormais dans la ligne de mire des caisses maladie. Fin novembre, leur organisation faîtière Santésuisse présentait une étude comparative s’attaquant aux marges commerciales dans la distribution des médicaments en Suisse. Marges qui, selon les assureurs, sont supérieures de 25% à la moyenne des six pays européens de comparaison retenus par l’administration fédérale…
Pour les pharmaciens, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. «Les pharmaciens suisses gagnent peut-être trop par rapport à leurs homologues français, mais tous les frais et salaires du personnel des officines suisses sont aussi en francs suisses», rétorque Marcel Mesnil, le secrétaire général de la société suisse des pharmaciens Pharmasuisse. Les marges actuelles, ajoute-t-il, ne couvrent pas les «prestations gratuites» fournies en officine, sous la forme de conseils personnalisés aux patients, sans obligation d’achat ni rendez-vous.
Une partie de cette plus-value est certes valorisée: depuis 2001, le contrôle des ordonnances et le conseil sont pris en compte dans la rémunération des pharmaciens. «Mais pas assez, poursuit Marcel Mesnil. Instinctivement, lorsque vous avez mal au ventre, vous entrez dans une pharmacie. Les clients et les médecins ne se rendent pas compte de la valeur de ces prestations. Beaucoup de pharmaciens non plus d’ailleurs.»

Autre préoccupation grandissante pour les pharmaciens: les médecins dispensateurs de médicaments – une pratique, appelée «propharmacie», en vigueur dans une majorité de cantons alémaniques. Pascal Couchepin, lorsqu’il était ministre de la Santé, avait tenté d’interdire cette spécificité helvétique, critiquée par l’Organisation mondiale de la santé au motif que «celui qui prescrit ne vend pas». Mais la révision de la loi sur les produits thérapeutiques, envoyée en consultation à l’automne 2009, a fait bondir les médecins. Le Conseil fédéral devrait finalement faire marche arrière, et se limiter à améliorer la transparence en ce qui concerne les avantages matériels susceptibles d’influencer la remise de médicaments, note un proche du dossier. Son projet définitif devrait être connu au courant de l’année 2012.
Mais pour le président de la Fédération des médecins suisses (FMH), Jacques de Haller, la question n’est pas là. «Je comprends le blues des pharmaciens. Concurrencés par les gros distributeurs ou les droguistes, ils sont en proie à une crise d’identité. Et il doit être frustrant, pour des experts en pharmacologie, de vendre ensuite des pèse-personne et des cosmétiques. Mais ils ne sont pas le seul métier de la santé en pleine mutation. Les médecins eux aussi doivent se repositionner. Les pharmaciens doivent réfléchir à mieux promouvoir leurs propres compétences de conseil et de contrôle.»

Réponse de Marcel Mesnil: «Cela fait depuis près de vingt ans que les pharmaciens se battent pour que la profession évolue!» Et de citer le projet pilote présenté il y a quelques jours par Pharmasuisse et l’assureur Helsana, en collaboration avec le centre de télémédecine Medgate. Dès le mois d’avril 2012, 200 pharmacies de Suisse proposeront à leurs clients une vidéo-consultation en direct avec un médecin de Medgate. L’idée? Décharger les centres d’urgence médicale des cas bénins, tout en exploitant les compétences des pharmaciens. Qu’en pensent les médecins? «Je suis ouvert, ajoute Jacques de Haller. Mais utiliser les compétences des autres, en l’occurrence des médecins, ne va pas résoudre les problèmes des pharmaciens.»
D’une manière générale, poursuit Yves Seydoux, le porte-parole du Groupe Mutuel, «l’organisation de branche des pharmaciens fait tout pour résister aux changements».
Selon lui, le développement des chaînes de droguerie, par exemple, participe d’une évolution normale du marché, liée aux nouvelles tendances de la société. «Certaines pharmacies s’y adaptent. Toutefois, admet Yves Seydoux, il est vrai qu’il existe un déséquilibre entre l’offre de pharmacies dans les agglomérations et en campagne: 1500 pharmacies en Suisse, c’est probablement trop, mais elles sont surtout mal réparties.» Pléthoriques en ville, plus rares à la campagne: un autre défi à relever pour la profession.
Valentine ZUBLER