Pour les milieux de la prévention, la loi sur l’alcool s’apparente à du petit sirop
SANTÉ PUBLIQUE • Le Conseil fédéral renonce à taxer fortement la bière et le vin. Il veut interdire plutôt la vente d’alcool dans les commerces entre 22 heures et 6 heures.
Le Conseil fédéral a mis de l’eau dans son vin. Beaucoup d’eau. La loi sur l’alcool qu’il a transmise hier au parlement renonce en effet définitivement à taxer fortement la bière et le vin afin de limiter la consommation, particulièrement chez les jeunes. Quant à l’interdiction de vente d’alcool dans le commerce entre 22 heures et 6 heures du matin, mesure phare du projet, elle n’aura que peu d’incidence dans la pratique, compte tenu du nombre restreint d’échoppes ouvertes la nuit. Pas étonnant dès lors que les milieux de la prévention aient la gueule de bois. «Tels qu’ils apparaissent aujourd’hui, les signaux sont décevants », déplorent ainsi Addiction Info Suisse et le Groupement romand d’études des addictions (GREA), pour qui «les intérêts à court terme de l’économie ont primé sur la santé de la population suisse». Les professionnels regrettent en premier lieu que les boissons alcoolisées restent aussi bon marché en Suisse. Pourtant, selon les scientifiques, «les mesures sur les prix agissent très efficacement sur le niveau de consommation et les dommages causés par l’alcool. Et cette influence est d’autant plus importante chez les jeunes et les consommateurs excessifs », affirme Addiction Info Suisse.
Vente interdite la nuit «Mais pour obtenir un effet dissuasif, il aurait fallu majorer considérablement les prix», réplique la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf (dont dépend la Régie fédérale des alcools). «Nous aurions buté sur la Constitution fédérale et les accords de libre-échange avec l’Union européenne. » Le gouvernement juge une telle augmentation disproportionnée à l’heure où la consommation globale d’alcool est en recul de 1% par année, et «alors que nous visons un public particulier », à savoir les jeunes. Pour protéger ces derniers, le Conseil fédéral entend maintenir les actuelles interdictions de vente aux mineurs de moins de 16 ans pour la bière et le vin (Fribourg veut relever cette limite à 18 ans) et aux moins de 18 ans pour les alcools forts. Il prévoit par ailleurs d’interdire aux commerces de vendre de l’alcool entre 22 heures et 6 heures du matin. «Dans les villes, de nouveaux points chauds sont apparus avec à la clé du bruit, la violence, le vandalisme, les accidents ou l’abandon de déchets sur la voie publique. Autant de problèmes que la consommation d’alcool accentue», affirme Alexandre Schmidt, directeur de la Régie fédérale des alcools. Pour y remédier, ce type de «régime de nuit» se répand à l’étranger. En France, les villes de Lyon, Nice, Toulouse et Rennes y ont recouru récemment. A Genève, depuis 2005, la vente d’alcool est interdite entre 21 heures et 7 heures depuis 2005. Selon l’Office fédéral de la santé publique, le nombre d’admissions aux urgences pour alcoolisation aiguë a baissé de 35% entre 2005 et 2007 chez les 10-29 ans, alors qu’elles ont augmenté dans le reste de la Suisse.
Impact limité
«Une telle interdiction ne touchera qu’un petit nombre de points de vente», admet toutefois le Conseil fédéral. D’ailleurs, à Fribourg, aucun commerce n’est ouvert après 22 heures, confirme Alain Maeder, chef de la Police du commerce. Idem dans le canton de Vaud, selon son homologue Marc Tille. Dans la perspective d’une possible libéralisation des horaires d’ouverture des magasins en Suisse, cette interdiction de vente d’alcool n’en constitue pas moins un précieux gardefou, estime Ségolène Samouiller, porteparole d’Addiction Info Suisse. Par ailleurs, il ne sera plus possible de se faire livrer de l’alcool à domicile la nuit, ni d’aller s’approvisionner au bistrot du coin pour aller s’enivrer à l’extérieur. Selon Eveline Widmer-Schlumpf, «c’est une chance pour les restaurants, où le contrôle social est plus fort». Quant à la limite de 22 heures, elle peut paraître arbitraire, reconnaît la présidente de la Confédération. Et où qu’on la fixe, les jeunes pourront faire leurs emplettes avant. «Mais le parlement est libre de l’avancer.» L’Union suisse des arts et métiers s’y oppose, qualifiant ce régime de nuit de «disproportionné, dans la mesure où il concerne l’entier de la population».
Serge GUMY
LES ACHATS-TESTS AUTORISÉS
Parmi les autres mesures comprises dans la loi sur l’alcool, les débits de boissons ne seront plus autorisés à proposer des offres spéciales de type «happy hours» ou boissons à volonté à partir de 22 heures. Addiction Info Suisse prône une interdiction totale de ces promotions qui, selon lui, ont une influence notable sur la consommation des jeunes. Bars et restaurants devront par ailleurs proposer au moins trois bois- sons sans alcool moins chères que la boisson alcoolisée la meilleur marché. Les règles de publicité seront quant à elles «légèrement assouplies», selon Alexandre Schmidt, directeur de la Régie fédérale des alcools. Au grand regret des milieux de la prévention. Le Conseil fédéral donne enfin une base légale aux achats-tests. L’instrument doit permettre de contrôler si du vin ou de la bière est remis à un mineur de moins de 16 ans ou une boisson spiritueuse à un jeune de moins de 18 ans. Cantons et points de vente pourront toujours édicter des prescriptions plus sévères. ATS/SG

