Ils se privent de soins
Près d’un Genevois sur cinq renonce à se faire soigner pour des raisons financières
Quinze à vingt pour cent de la population genevoise renoncent à se soigner pour des raisons financières. Dans les ménages gagnant moins de 3000 francs par mois, cette proportion atteint même les 34%!
Ces chiffres, qui font froid dans le dos, ressortent des résultats de l’étude «Bus Santé », initiée en 2007 par l’Unité d’épidémiologie populationnelle (UEP), rattachée au Département de la médecine communautaire des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).
Plus de 3600 personnes, âgées de 35 à 74 ans, ont depuis lors participé à cette enquête; elles ont été prises au hasard afin d’être représentatives de Genève. Résultats: «L’accès aux soins qui devrait être garanti à tous ne semble pas l’être et les personnes les plus touchées sont celles qui auraient pourtant le plus besoin de prise en charge médicale», constate le Dr Idris Guessous. Coauteur de l’étude, ce médecin adjoint de l’UEP souligne qu’en revanche, «seuls» 3% des familles dont les revenus mensuels dépassent 13 000 francs se passent pour leur part de soins: «On partage la solidarité de la cotisation mais pas celle de la consommation. Avec le système actuel de la LAMal, on arrive à une situation paradoxale où des cotisants paient leur assurance maladie sans en profiter.» Certains parce qu’ils ont une franchise élevée mais pas les économies nécessaires pour l’assumer en cas de pépin; d’autres parce qu’ils ne peuvent pas payer les 300 premiers francs de leur consommation annuelle, ainsi que les 10% liés à chaque traitement. Enfin, bien souvent, ils n’arrivent pas à avancer les factures de leurs médicaments. Pas surprenant dans ces conditions que beaucoup rechignent à se soigner… Parmi eux, Karin (prénom d’emprunt) raconte que, bien qu’elle paie 200 francs de primes par mois, avec une franchise à 2500 francs, elle ne consulte jamais un toubib genevois: «En cas d’urgence, j’opte pour un praticien français. Même si la consultation n’est pas remboursée, cela reste bien moins cher que ce que je devrais payer en Suisse.» Un pays qui s’illustre tout particulièrement dans la proportion des dépenses de santé qui sont mises à la charge des ménages: les Suisses doivent en effet sortir 30% de leur poche; il s’agit là de la contribution personnelle la plus élevée parmi les pays inclus dans l’OCDE (voir notre infographie) !
Femmes seules, avec enfants…
Le genre a aussi des effets sur la privation, comme l’observe le médecin adjoint de l’UEP: «Les femmes divorcées, ou qui ne vivent pas en couple, renoncent plus facilement aux soins. Le couple est un promoteur de santé, le conjoint incite l’autre à consulter.» Les personnes qui ont des enfants à charge présentent aussi un plus haut risque de renoncement, quels que soient leur éducation, profession et statut social… «Les femmes seules avec enfants de moins de 15 ans, sont ainsi les plus vulnérables; elles réorientent leurs priorités», ajoute le Dr Guessous.
Une situation qui ne surprend pas Alain Bolle, directeur du Centre social protestant de Genève (CSP). Mais qui le préoccupe: «Les gens ne se rendent pas compte des impacts qu’il peut y avoir à ne pas aller chez le médecin. Tant au niveau de la santé qu’au niveau économique! Quand de sérieux problèmes surviennent, la facture sera bien plus salée pour le malade que s’il avait privilégié la médecine préventive. Des assurances maladie encouragent d’ailleurs un contrôle médical régulier. Or ceux qui ont des moyens limités optent peu pour la prévention.»
Au grand dam du Dr Guessous: «Une consultation peut déceler une maladie chronique, comme l’hypertension artérielle ou le diabète. Si celle-ci n’est pas traitée, cela peut avoir de fâcheuses conséquences pour l’individu et coûter cher à la collectivité.» Le malaise est encore plus aigu pour les traitements dentaires. «Enormément de gens attendent d’avoir très mal avant de se rendre chez le dentiste. La carie est un vrai facteur de précarité», rapporte le directeur du CSP. Elle est même considérée comme le quatrième fléau mondial derrière les cancers, les maladies cardiovasculaires et le sida, par l’Organisation mondiale de la santé. L’étude de l’UEP confirme que les soins dentaires sont largement délaissés (74%) pour des motifs économiques, devant les consultations médicales (37%), l’achat de lunettes et d’appareils auditifs (26%), les médicaments (13%) et les interventions chirurgicales (5%).
Si la LAMal garantissait un diagnostic annuel, l’état de santé dentaire de la population serait bien meilleur et in fine , cela aurait des répercussions financières bénéfiques pour la société. Hélène (70 ans), qui ne dispose que d’une retraite minimum, en est la première convaincue: «Que ce soit pour des problèmes de dents ou de vue, j’avoue que je ne consulte que dans les cas extrêmes. Il faut vraiment avoir un bon revenu pour pouvoir répondre à un imprévu médical.»
«Moins de profiteurs qu’on croit»
Certains continuent pourtant à dénoncer les abus de consommation médicale. Surtout si celle-ci est «gratuite». A tort, selon le spécialiste des HUG: «Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les gens bénéficiant de subsides se privent davantage de soins que ceux qui n’en reçoivent pas. Il y a moins de profiteurs qu’on croit.» Autre aspect intéressant, les gens qui ont plus d’éducation renoncent moins; l’assurance complémentaire protège aussi de la privation. Enfin, les fumeurs ont un rapport particulier à la santé, fuyant souvent les médecins.
Le manque de perception des priorités est enfin dénoncé: «J’en connais qui préfèrent payer leur abonnement de natel plutôt que leur prime maladie!» Réponse facile, réagit le Dr Guessous: «Je peux imaginer que toutes ces personnes qui renoncent ont un natel, en tout cas la télé. Mais on n’a jamais dit que c’était l’un ou l’autre. La santé ne se négocie pas en fonction de l’écran plasma ou non. Rien que le fait de se priver d’une prestation médicale provoque beaucoup de frustration.» C’est le cas d’Elyes, chômeur de 50 ans: presbyte, il a acheté des lunettes de lecture à 30 francs à la Migros… plutôt que de se rendre chez l’opticien.
Faut-il une assurance dentaire?
U «Nous n’avons pas l’expertise pour aller au-delà des résultats. Le politicien et le planificateur de soins sont bien mieux placés que nous pour tirer les conclusions nécessaires et proposer des solutions», déclare le Dr Idris Guessous. Ce médecin adjoint des HUG a pour seule prétention d’apporter l’information aux experts pour les guider dans leur prise de décisions.
Opération en partie déjà réussie si l’on s’en tient à la réaction de Pierre-François Unger, patron de la Santé genevoise, qui qualifie cette étude de «très intéressante». A commencer par les données sur les dents: «A Genève, trois quarts des renoncements aux soins sont liés aux traitements dentaires. Préoccupant, car trop peu de gens savent que le manque d’hygiène dentaire est un risque majeur pour les accidents cardio-vasculaires et certaines infections.» Grâce à l’enquête des HUG, cela a, à présent, le mérite d’être su. Avec une question importante à la clé, qui devrait être sérieusement prise en compte, considère le conseiller d’Etat démocrate-chrétien: «Faut-il se doter d’une assurance dentaire en Suisse?»
Plus globalement, Pierre-François Unger compte sur une nouvelle disposition, en vigueur depuis le 1er janvier, pour garantir des soins à tous: «Si des gens présentent un acte de défaut de bien démontrant leur dénuement, alors la loi oblige le Canton à prendre en charge des arriérés de primes. Et les assureurs ne peuvent plus suspendre leurs prestations.» L’étude a aussi mis en évidence la difficulté à payer au moins une fois par an les primes maladie (cela a été le cas pour 5% des personnes interrogées).
Le magistrat évoque enfin une loi fédérale, actuellement en consultation, qui devrait donner des directives plus strictes aux assurances en matière de remboursement de soins.
Laurence Bézaguet

