Changement de prothèse à la turque
IMPLANTS PIP • Des sociétés de tourisme chirurgical s’engouffrent sur le marché créé par le scandale des prothèses PIP. Les porteuses qui veulent en changer peuvent être tentées par les prix cassés.
Remplacer les prothèses défecteuses PIP à prix cassé? C’est ce que propose une société genevoise spécialisée dans le tourisme chirurgical à l’étranger et plus particulièrement à destination d’Istanbul. Pour… 2740 fr. (!), Novacorpus annonce dans sa publicité offrir l’explantation des anciennes prothèses et la pose de nouvelles de marque américaine certifiées par la Food and Drug administration (FDA).
L’opération se passe dans une clinique privée d’Istanbul, le Kadikoy Florence Nightingale hospital. Le billet aller-retour au départ de Genève à 300 euros, deux nuits d’hôtel à 60 euros et un dossier médical en français: tout est prévu pour décider des patientes déjà bien éprouvées par ce qui apparaît comme une tromperie d’une incroyable envergure organisée par le patron de Poly implant prothèse, le Français Jean-Claude Mas.
Malgré ce prix plancher, changer ses prothèses PIP à l’étranger n’est pas une décision facile à prendre. Mais en Europe, le remplacement coûte cher. Novacorpus l’a bien compris: l’argument du bas prix peut inciter à faire le pas. De plus, les prestations des assurances en Suisse sont limitées: pas de prise en charge lorsqu’il s’agit d’une explantation préventive (lire repères ci-contre).
Dans une clinique helvétique, une pose de prothèses mammaires coûte entre 6000 et 11 000 francs. Voilà qui n’est pas à portée de toutes les bourses, même si le «Swiss made» a son prix. «Notre offre en Turquie assure une qualité de haut niveau», promet Stéphane de Buren, directeur de Novacorpus et médecin de formation. «Disposant de soins intensifs, la clinique à qui nous confions nos clientes est certifiée par un organe indépendant américain et l’on y pratique les greffes de coeur ou de foie.»
En cas de problèmes, Stéphane de Buren se défend de toute turquerie. Il garantit un suivi en Suisse par un chirurgien esthétique. Dans le forfait, la patiente bénéficie d’une assurance valable six mois. En plus, elle peut parler dans sa langue avec le médecin. Vérification faite par «La Liberté», le docteur Cem Zeybek, chirurgien-plasticien formé en France, maîtrise parfaitement la langue de Voltaire. «Notez que le prix bas que nous pratiquons n’est destiné qu’aux porteuses de prothèses PIP», explique-t-il au téléphone. «Le prix normal est de 3870 francs. Nous avons voulu faire un geste envers les victimes car beaucoup ne peuvent s’offrir ni une seconde opération ni une nouvelle paire d’implants.»
Importante «clientèle»
Cem Zeybek estime le nombre de femmes porteuses de PIP à 40000 en Grande-Bretagne et à 30 000 en France. D’où un certain «potentiel» de patientes sachant que 60% d’entre elles souhaitent non seulement enlever mais aussi remplacer les anciens implants. En France, la Sécurité sociale paie l’explantation mais pas les nouvelles prothèses sauf s’il s’agit des suites d’un cancer.
Que pensent les associations de victimes de cette offre? «Je me suis renseignée au sujet de la clinique où Novacorpus envoie ses patientes. Il s’agit d’un établissement sérieux. Des sources fiables sur place me l’ont confirmé», déclare Salika Wenger, présidente de l’Association «Victime du 95 C» et membre du Conseil municipal de la ville de Genève. «Il s’agit d’une des deux plus grandes cliniques d’Istanbul créée au XIXe siècle par les Anglais.»
Salika Wenger constate aussi que les offres bon marché fleurissent à l’étranger, comme à Thonon où une explantation-remplacement de prothèse PIP se paie 5000 fr. «En France, nous avons eu aussi ce genre de publicité, notamment pour des cliniques en Tunisie», confirme Joëlle (55 ans), une victime des prothèses PIP. «Mais les tarifs sont à la baisse chez nous aussi.»
Quant au «Swiss made» plus fiable que le «Made in Turkey», la présidente de l’Association des «Victimes du 95C» a la dent dure: «Ce sont les mêmes qui ont posé des PIP en Suisse qui prétendent aujourd’hui faire un meilleur travail et plus cher… cherchez l’erreur!» La médecine suisse n’échappe pas à la globalisation.
Pierre-André Sieber
QUELQUE 180 CLIENTES DE LACLINIC ONT UNE PIP
A Laclinic de Montreux (VD) où des prothèses PIP ont été posées en grand nombre jusqu’en 2007, l’é- tablissement propose l’explantation uniquement à des prix oscillant entre 5000 et 6000 fr. si l’assuran- ce ne prend pas les frais en charge. Il faut y ajouter 2000 fr. pour les nouveaux implants. Une dépense importante puisque les clientes qui ont déjà subi cette opération ont déboursé la première fois entre 10000 et 15 000 francs.
«Le remplacement de ces prothèses défectueuses génère un travail sup- plémentaire important pour notre cli- nique», explique Fabrice Pfulg, direc- teur de Laclinic. «Nous réalisons systématiquement des échographies pour toutes les porteuses d’implants PIP. Si un doute subsiste, une IRM per- met de se faire une idée plus précise.
S’il y a rupture, la caisse-maladie prend en charge les frais d’explantation et le remplacement. S’il s’agit d’une opération à titre préventif, donc non prise en charge, nous proposons l’explantation à un prix comparable à celui de la caisse-maladie. Toutes les assurances ne pratiquent pas le même tarif.»
Le directeur de Laclinic indique qu’il a déjà réalisé une quarantaine d’explantations et poses de nou- velles prothèses. En tout, quelque 180 clientes de Laclinic auraient reçu les prothèses de la tristement célèbre marque française. Retirer un implant est un acte fastidieux lorsque ce dernier s’est brisé.
«Si l’implant ne s’est pas rompu et qu’on peut raisonnablement esti- mer que les implants ne font pas partie des lots frauduleux, il n’est pas impératif de les retirer», ajoute le directeur de Laclinic. «Il faut aussi savoir qu’il y a peu de risques avec les implants posés avant 2003. Toutefois de nombreuses femmes désécurisées veulent tout de même les enlever.»
Comme à Istanbul, la clinique vau- doise ne propose que des produits américains. Fabrice Pfulg insiste surtout sur le suivi à long terme. En effet, les implants se conservent des années et, même avec les PIP, les problèmes se posaient en prin- cipe plus de six mois après leur pose. «Dans ce cas, quelle est la valeur d’une garantie de six mois?», interroge-t-il. «Et quid d’une procédure en Turquie ? Il faut avoir en face de soi un interlocuteur prêt à assumer ses responsabilités en cas de problème».
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