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Giuseppe Maggi, le médecin de brousse

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Samedi, 19 juillet 2008

Hommage ● Le docteur tessinois, décédé il y a juste vingt ans, avait fondé cinq hôpitaux au Cameroun. Son oeuvre humaniste et missionnaire est racontée dans une biographie signée par le pasteur Zachée Betché. 


Certains voyaient en lui un Prix Nobel de la paix. Sans doute avaient-ils raison: mort il y a vingt ans, le 25 juillet 1988, le Tessinois Giuseppe Maggi a fondé pas moins de cinq hôpitaux pendant les 37 ans qu’il passa au Cameroun, avec une énergie et un don de soi prodigieux.

«La Suisse romande l’a oublié et c’est vraiment dommage. Car c’est ici qu’il s’est formé et qu’il a d’abord travaillé», dit Maisy Billod-New, du Locle. Avec son mari, médecin lui aussi, elle a connu Maggi au Cameroun de 1958 à 1960 et ne l’a jamais oublié, collectionnant lettres et documents. Ce matériel a été utilisé pour une première biographie en français*. Détail important, elle est l’oeuvre d’un Nord-Camerounais, Zachée Betché, actuellement pasteur dans le canton de Neuchâtel.

Un Noir réfléchissant au travail d’un Blanc dans son propre pays: ce regard en miroir est passionnant, autant que le fut Maggi lui-même. Lequel avait de toute évidence un fichu caractère, colérique à souhait, sauvé pourtant par une magnifique humanité.

Chez les Pères Blancs
Mais reprenons le cours de l’histoire. Né en 1910 dans le Toggenburg – son père est un ingénieur tessinois qui travaille pour le chemin de fer – Giuseppe Maggi fait ses études de médecine à Paris et à Lausanne. De 1936 à 1947, il pratique dans le canton de Neuchâtel, à La-Chaux-de-Fonds puis dans le Val-de-Travers, où il tient un cabinet. Sa foi profonde ne passe pas inaperçue dans la paroisse catholique locale, qui soutiendra toujours son engagement africain. Mais ses capacités médicales frappent aussi la population.

Après un bref séjour au Tessin, il part pour l’Afrique en 1949. D’abord au Tanganyika, chez les Pères Blancs, au pied du Kilimandjaro. Maggi est un bourreau de travail, un hyperactif. Il met son entourage à rude épreuve, en particulier les Soeurs infirmières, qui en perdent le souffle. Il secoue aussi les missionnaires, les traitant de «lumache», d’escargots. Il perçoit les besoins gigantesques de la population et n’accepte aucune excuse. Cette volonté de fer, qui se double d’un esprit farouchement indépendant, caractérisera toute son oeuvre.

Les infirmiers opéraient
En 1951, il est au Cameroun, d’abord à Omvan, près de Yaoundé, la capitale, puis à St-André, où il fonde un premier hôpital. Fonder, à l’époque, n’est pas un vain mot. Il faut tracer les plans et engager les ouvriers, creuser les fondations puis former les infirmiers. Sur ce point, disent les chroniqueurs, Maggi est précieux: partout où il passe, les infirmiers et infirmières acquièrent une compétence remarquable. Ils font tourner l’hôpital même quand le médecin s’absente pour de longues périodes, opérant eux-mêmes!

Pour les bâtiments, par contre, ses talents sont plus discutés. «Ce fut un bâtisseur inestimable. Mais sa rapidité lui a joué des tours, à lui et surtout à ceux qui devaient reprendre ces hôpitaux», raconte le spiritain suisse Vincent Quartenoud, qui a bien connu Maggi. «Il fallait tout reprendre pour éviter la pire des catastrophes. Il voulait toujours construire trop rapidement et sans plans bien étudiés.»

En 1959, les hôpitaux et dispensaires de la région tournent à la satisfaction de Maggi: il charge deux camions et part pour le Nord du Cameroun, à 1200 kilomètres de là. Il s’installe à Tokombéré, un gros village au pied des monts Mandara. La région est particulièrement misérable.

Grande pauvreté
«Les étrangers qui viennent ici sont surpris, parfois humiliés, de trouver encore des êtres humains qui vivent dans des conditions pareilles et remercient le ciel de ne pas être nés ici», écrit Maggi en octobre 1961. «Les Kirdis ne possèdent qu’un sarcloir rudimentaire, une espèce de faucille, une pipe en métal, un petit arc et parfois une lance. Leur «case» ne contient que deux ou trois pots en terre cuite pour l’eau et la cuisine. Aucun habit, aucune couverture, pour lit une planche de 120 x 35 cm. Pourtant ces pauvres gens sont actifs, sympathiques et joyeux», note le médecin tessinois. Il est rejoint bientôt par un prêtre camerounais du Sud, Baba Simon, avec qui il lie une profonde amitié. Et la foi. Car le Dr Maggi n’est pas qu’un humanitaire genre Médecins sans frontières, c’est un «laïc missionnaire»: il lit «L’Osservatore Romano» dans la brousse et fait des centaines de kilomètres pour vivre la Semaine sainte avec ses amis missionnaires. Dieu est clairement au centre de sa vie.

Le tandem Maggi-Baba Sion fonctionne à merveille, réussissant à désamorcer les conflits ancestraux entre les ethnies locales. Mais un drame survient en 1961: la case de Maggi brûle entièrement, avec son matériel, ses livres, ses fusils – c’est un chasseur redoutable – et tous ses souvenirs. D’autres se seraient découragés. Lui rebondit: le désastre provoque un fort mouvement de solidarité en Suisse. La télévision s’en mêle, les articles se multiplient dans la presse alémanique et romande. Une association de soutien se crée au Tessin, les dons affluent.

En 1966, Maggi fonde Petté, plus au Nord. C’est là que débarque, en 1968, le Dr Anne-Marie Schönenberger. Fille d’un juge fédéral de Lausanne qui appuyait Maggi, elle exerça un temps à Estavayer («La liberté» du 16 octobre 2006). C’est une autre figure exceptionnelle, qui est toujours sur place!

Peu après, Maggi est à Zina, encore plus au Nord, dans une zone de marécages inondée jusqu’à huit mois par an. Le médecin court d’une colline à l’autre sur son hors-bord, quand il n’opère pas dans le nouvel hôpital qu’il a créé. Un jeune médecin, venu là quelques mois, a laissé une descriptioni colorée de sa pratique médicale (voir ci- dessous).

Un «fondateur»
En 1973, Maggi est à Mada, tout au nord du Cameroun, et il crée ce qui sera son dernier hôpital. C’est là qu’il meurt, en 1988, et que repose son corps. Aujourd’hui, toutes ses oeuvres continuent leur service, sauf Zina, qui a disparu. «Il est fondateur. Sans lui, rien n’aurait été fait», dit le Dr Aurenche, un de ses successeurs. Zachée Betché, qui le préfère à Albert Schweitzer, se livre à des réflexions passionnantes sur la relation de Maggi avec les indigènes. Certes marqué par la vision «primitiviste» qui voyait dans ces populations les cousins à peine évolués des hommes des cavernes, Maggi sut pourtant éviter de nombreux pièges. «Ni angélique, ni condescendant à l’égard des Africains», il n’a pas hésité à bousculer missionnaires et fonctionnaires quand il s’agissait de sauver l’autre. Et de l’aimer.

En ce sens, conclut Betché, l’exemple de Maggi prouve que, malgré la violence et la ruse qui ont ruiné la rencontre entre l’Europe et l’Afrique, une autre voie est possible.
 Patrice Favre

* «Giuseppe Maggi», Zachée Betché, Editions L’Harmattan, 2008, 205 pages.

L’ivresse contre la pneumonie

En 1979, un jeune médecin formé à Zurich, Felix Küchler, rejoint le Dr Maggi à Zina. Le récit de son séjour est haut en couleur. Un extrait sur les problèmes techniques locaux: «L’électricité et l’eau sont des éléments cruciaux si l’on veut faire fonctionner un hôpital plus ou moins d’une façon moderne. «Mets le moteur» ou «arrête le moteur», entendait-on crier le Dr Maggi à grande distance. Le moteur, c’était le groupe électrogène, qui donnait un peu de lumière mais qui surtout alimentait une pompe à eau pour remplir le château d’eau. Un jour – le Dr Maggi s’était absenté pour une semaine – la pompe à eau est tombée en panne. Rapidement le château s’est vidé. Quoi faire?

Avec le gardien qui avait la tâche d’enclencher ou d’arrêter le groupe électrogène, équipés d’une torche, nous avons plongé dans ce sombre garage et essayé de comprendre les multiples fils électriques tantôt branchés, tantôt se perdant sans utilité apparente. La panne était au niveau d’un interrupteur qui se déclenchait constamment. Finalement, à l’aide d’un bâton, nous avons réussi à maintenir l’interrupteur enclenché. La pompe s’est remise en marche. Les malades, tout l’hôpital et nous-mêmes avons de nouveau eu de l’eau!» Sur le plan médical aussi, le Dr Maggi savait s’adapter aux exigences locales. Se formant lors de séjours en Europe, il sera un multi-spécialiste. Mais il ne dédaigne pas les méthodes anciennes, dit le Dr Küchler: «Jusqu’à son décès, le Dr Maggi maintenait quelques traitements de l’ère pré-antibiotiques. Ces traitements peuvent aujourd’hui sembler terribles. Mais ils étaient efficaces et peu coûteux. Et quelquefois, je pense que nous allons peut-être y revenir, quand il n’y aura presque plus d’antibiotiques efficaces! Voici un exemple de traitement: injection d’alcool en intraveineuse, contre des infections sévères, par exemple la pneumonie. Evidemment le malade tombait dans un état d’ivresse profond. Mais l’alcool tuait les bactéries sans pour tant nuire outre mesure…» En 1984, cependant, Kücher revient le voir pour lui annoncer la mort d’une jeune Tessinoise qui avait travaillé à Zina et dont Maggi espérait beaucoup. «A la triste nouvelle, il a pris sa tête dans ses mains et n’a pas pu éviter des sanglots. Son espoir d’une succession, d’une continuation de son oeuvre de Zina s’était brisé».
Patrice Favre

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