< | >

«l’alcool n’est pas une fatalité»

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.


Samedi, 10 janvier 2009

Médecine Le Pr Jean-Bernard Daeppen, spécialiste en alcoologie au CHUV, publie aujourd’hui chez Flammarion, à Paris, dans la collection «Médecine-Sciences», un ouvrage intitulé «La dépendance à l’alcool: guide de traitement combiné».


Les experts en alcoologie du canton de Zurich ont récemment déclaré qu’ils constataient qu’un tiers des alcooliques étaient des retraités et qu’une personne âgée sur dix était considérée comme dépendante à l’alcool en Suisse. Des révélations qui interviennent alors que l’alcoologie est en pleine évolution depuis trente ans. Les connaissances scientifiques et médicales se développent.

Jean-Bernard Daeppen, médecin-chef du Centre de traitement en alcoologie du CHUV et professeur associé à l’Université de Lausanne, publie justement aujourd’hui un ouvrage chez Flammarion, à Paris, dans la collection «Médecine-Sciences». Il s’agit d’un guide qui développe le concept de traitement combiné, c’est-à-dire quatre traitements envisagés de manière complémentaire. En exclusivité pour «Le Matin», l’alcoologue vaudois explique ces nouveautés pour la prise en charge de la dépendance à l’alcool.

Concrètement, à quoi doivent s’attendre les patients souffrant d’alcoolisme à la lumière des nouveautés de votre livre?
Cet ouvrage se base sur une grande étude américaine qui a développé le concept du traitement combiné. La nouveauté, c’est une alcoologie moderne parce que rationnelle et déculpabilisante, créative, parce qu’elle met ensemble plusieurs métiers plutôt que de les opposer et parce qu’elle combine les meilleurs outils pour une plus grande efficacité. Le guide propose quatre traitements complémentaires qui bénéficient aujourd’hui de preuves d’efficacité scientifiquement fondées. Le premier, c’est l’entretien motivationnel. On prend le patient dans sa globalité, là où il se trouve et on le prépare doucement à l’idée de remédier à son problème. C’est le patient qui décide, le soignant est le «copilote» du traitement.

C’est-à-dire à ne plus boire du tout?
Il ne s’agit pas d’une abstinence imposée, mais plutôt d’amener le patient à choisir la meilleure option pour lui, que ce soit une abstinence ou non. Après qu’il a réfléchi aux conséquences de sa dépendance sur sa santé.

Et les trois autres volets du traitement combiné?
Il y a une approche comportementale et cognitive qui vise à découvrir le rôle de l’alcool dans le fonctionnement du patient, à l’aider à comprendre les situations qui le poussent à boire et à identifier des solutions alternatives à la boisson. Il s’agit aussi de lui apprendre à mieux gérer ses difficultés et à mieux communiquer avec son entourage. Ensuite, nous impliquons les proches du patient dans le traitement, afin qu’ils puissent être formés à apporter une aide de qualité, notamment en renonçant à vouloir convaincre le malade de ne plus boire. Le proche doit dire ce qu’il ressent, poser ses exigences, mais il ne peut pas imposer au patient ce qu’il doit faire.

Et pas de médicaments, dans tout ça?
Si, c’est le quatrième traitement. Il y a notamment deux médicaments: l’acamprosate et la naltrexone. Ils agissent dans le cerveau sur le mécanisme de la dépendance.

Justement, c’est quoi la dépendance?
C’est un réflexe conditionné, c’est une envie irrésistible de consommer. L’idée du traitement combiné, c’est de désapprendre ce réflexe au patient.

Pourquoi avez-vous eu l’idée de ce livre, est-ce qu’il y a un véritable problème de surconsommation d’alcool en Suisse?
Les chiffres montrent que la consommation a tendance à baisser en Suisse, sauf chez les jeunes. Sur les 90% de la population qui consomme de l’alcool, la majorité n’a pas de problème. Il s’agissait plutôt de mettre au point un outil basé sur des connaissances scientifiques qui n’ont cessé de se développer depuis trente ans.

Trouvez-vous que l’alcool est banalisé, contrairement au tabac qui est fermement combattu à l’heure actuelle?
Le tabac est toujours néfaste pour la santé. Le message de prévention est donc clair: c’est mauvais, point. Tandis que ça se complique avec l’alcool, qui ne pose pas de problème à la majorité des consommateurs. Nos sociétés sont très ambivalentes à propos d’alcool et le grand public ne fait pas forcément la différence entre une consommation à faible risque (75% de la population), à risque (20% de la population qui met potentiellement sa santé en danger avec l’alcool sans être dépendant) et les 5% de dépendants, d’où un certain malaise.

Alors quand devient-on alcoolique?
Autour de 25 à 30 ans, après être passé par des alcoolisations à répétition à l’adolescence, même si la majorité des jeunes qui s’enivrent évoluent vers une consommation à faible risque. La relation entre l’âge de la première ivresse et la dépendance à l’alcool est prouvée: plus on commence jeune, plus les risques sont élevés.

Pour un professeur d’alcoologie et médecin suisse, publier chez Flammarion, à Paris, c’est la gloire, non?C’est surtout un peu de chance! J’ai proposé ce livre aux éditeurs de Flammarion qui m’ont expliqué qu’ils ne publiaient généralement que des ouvrages qu’ils avaient commandés. Je pense qu’ils ont apprécié l’utilisation simple et concrète du guide, ses dialogues et ses outils pratiques. C’est un livre collectif. J’ai pris l’initiative de ce projet et organisé le travail d’un groupe. Mais c’est vrai que publier à Paris, ça donne une plus grande légitimité vis-à-vis des personnes à qui il s’adresse.

Quel est le message que vous voulez faire passer?
Cet ouvrage traite des méthodes actuelles les plus efficaces de traitement de la dépendance à l’alcool. On peut donc en tirer un message de prévention clair pour le grand public.La dépendance à l’alcool est une maladie, mais il y a des traitements qui fonctionnent. L’alcool n’est pas une fatalité mais en guérir prend du temps. Les nouvelles approches ne sont pas basées sur la contrainte mais plutôt sur l’accompagnement et la destygmatisation. Le traitement est avant tout ambulatoire.
Propos recueillis par Stéphane Berney

Note:«La dépendance à l’alcool: guide de traitement combiné», Jean-Bernard Daeppen, «Médecines-Sciences», Flammarion. Sortie suisse en librairie le 10 janvier.

Quelles méthodes pour soigner l’alcoolisme?

CELLES QUI MARCHENT

1. Le traitement combiné. C’est le sujet du livre de Jean-Bernard Daeppen. «Il est basé sur quatre traitements envisagés de manière complémentaire. Il faut d’abord amener le patient à choisir la meilleure option pour lui, que ce soit une abstinence ou non. Puis il y a une approche comportementale et cognitive qui vise à découvrir le rôle de l’alcool dans le fonctionnement du patient. Ensuite, les proches du patient sont impliqués dans le traitement. Enfin, il y a deux médicaments: l’acamprosate et la naltrexone. Ils agissent dans le cerveau sur le mécanisme de la dépendance. »

2. Les Alcooliques anonymes. «Il y a une logique de soin dans la durée et une approche en groupe. C’est donc adapté au fait que l’alcoolisme est une maladie chronique. »

CELLES QUI NE MARCHENT PAS

1. L’éloignement de l’alcool. «Historiquement, on s’est dit qu’il fallait couper le patient de son milieu, mais cela ne suffit pas, il faut que le patient fasse un vrai travail sur lui avec des professionnels bien formés, si possible en restant dans son environnement habituel. »

2. L’approche confrontante. «C’est la méthode forte. On s’est dit qu’il fallait secouer les alcooliques. Les Etats-Unis ont mis sur pied des confrontations entre l’alcoolique et sa famille. C’est culpabilisant et ça ne fonctionne pas. »

3. La psychanalyse. «En soi, elle n’a pas d’efficacité sur la réduction de la consommation des alcooliques. »

4. Les antidépresseurs. «Approximativement 50% des alcooliques souffrent de dépression. Souvent l’arrêt de l’alcool guérit la dépression, mais les antidépresseurs, s’ils sont efficaces sur le trouble de l’humeur, ne diminuent pas la consommation. »

A partir de Quand boit-on trop?

Il existe notamment deux manières de se tester.

1. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis au point un formulaire de dix questions qui portent sur la fréquence de consommation et la quantité d’alcool ingérée. «Si vous faites huit points au moins, vous êtes dans une zone à risque. Dès 12 points, vous avez 90% de risques d’être dépendant de l’alcool», explique Jean-Bernard Daeppen.

2. Il y a ensuite des quantités qui mettent la santé en danger. «C’est consommer plus de trois verres par jour ou plus que cinq verres par occasion», précise Jean-Bernard Daeppen. «C’est-à-dire qu’il y a consommation à risque pour la santé si l’on consomme plus de 10 verres en deux jours le week-end ou plus de 21 verres en sept jours durant toute la semaine. »

Note:Pour faire le test de l’OMS: www. who. int/fr

< Retour à la liste