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La médecine, sans perdre son latin

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Mardi, 
27.01.2009

Histoire ● Deux spécialistes de l’Antiquité, Véronique Dasen, de l’Université de Fribourg, et Helen King, nous entraînent aux origines de la médecine. C’est toujours passionnant, parfois effrayant.

Des vieux restes de latin ont laissé un proverbe au fond de notre mémoire: «Medice, cura te ipsum». Ce qui signifiait: «Médecin, soigne-toi toi-même!» Autrement dit: «Médecin, va te faire voir chez les Grecs!» Voilà qui donne une idée de l’estime dont bénéficiait le médecin au temps antique.
Il faut dire que les médecins avaient en ce temps-là, de – 500 à 400 après Jésus-Christ, une tâche difficile: ils devaient soulager leurs contemporains de tous les maux, alors qu’ils ne disposaient ni d’antibiotiques, ni d’antiseptiques, ni de vaccins, ni d’anesthésiant, ni de radiographies, ni de résonance magnétique, etc. Ils avaient pour tout recours quelques plantes médicinales, de la ciguë, de l’opium et du vin (qui est le premier tranquillisant connu).

Attention, la secousse!
Ces médecins-là n’avaient pas de médicaments, mais ils avaient des idées: ils ont inventé toute une théorie du corps humain. Ils ont imaginé une machine mue par des humeurs, des biles jaunes ou noires, des phlegmes… Dans le traité des Epidémies, le célèbre Hippocrate livre le secret d’une bonne thérapie: «Des humeurs, expulser les unes, dessécher les autres, ingérer quelques-unes, tantôt par une voie, tantôt par une autre. Atténuer, épaissir le corps entier, la peau, les chairs, le reste, et ici le faire, là ne pas le faire.» Et quand ils avaient épuisé l’éventail des humeurs, il restait aux médecins à recommander un pèlerinage à Epidaure, là où l’on rendait un culte à Asclépios, fils d’Apollon et ci-devant dieu guérisseur.
Chez les Grecs anciens, l’orthopédie tâtonnait. Ainsi, face à une déformation causée par un accident, certains médecins prônaient la succussion, ou la thérapie par la secousse. Il s’agissait de pendre le patient à une échelle et de secouer vigoureusement. Le grand Hippocrate désapprouve cette méthode cahotique: «Les succussions sur l’échelle n’ont jamais redressé personne, à ma connaissance du moins; mais les médecins qui s’en servent sont surtout ceux qui veulent faire l’ébahissement de la foule. La foule, en effet, est saisie d’admiration quand elle voit un homme suspendu, ou lancé en l’air, ou soumis à quelque épreuve analogue […] Ce procédé est plutôt le fait de charlatans.» («Des articulations»).

L’ablation du sternum
Une fois Hippocrate disparu, vers 370 avant JC, la médecine se constitua de trois disciplines: la diététique, la pharmaceutique et, hélas, la chirurgie. Les médecins avaient une préférence pour les deux premières. Galien de Pergame (129-216) n’estime-t-il pas que le meilleur médecin est celui qui sait guérir sans recourir à la chirurgie? Ce sage précepte n’empêcha pas le même Galien de pratiquer l’ablation du sternum, 1600 ans avant l’invention de l’anesthésie. Soit dit en passant, la sternumectomie n’est plus guère envisagée de nos jours.
Véronique Dasen, professeure d’archéologie classique à l’Université de Fribourg, et Helen King, de l’Université de Reading (GB), toutes deux spécialistes de l’Antiquité, racontent la médecine chez les Grecs et les Romains. C’est parfois effrayant, toujours passionnant. Et l’on voit que les choses sont mal faites: pourquoi la maladie a-t-elle précédé la médecine? I

Helen King et Véronique Dasen, La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine, Editions BHMS, 130 pages.
> www.chuv.ch/iuhmsp/ihm_bhms
«La profession de médecin était suspecte»
En lisant le livre que vous venez de publier avec Helen King, on s’aperçoit que les Anciens n’avaient rien compris au fonctionnement du corps humain…
Véronique Dasen: Comment auraient-ils pu comprendre quelque chose au corps humain, puisqu’ils n’avaient aucun moyen de pénétrer à l’intérieur du corps! Ils étaient réduits à interpréter les liquides qui sortaient d’organes mystérieux. Ils ne disposaient d’aucun moyen d’investigation et les dissections étaient laissées à quelques rares praticiens, comme Hérophile et Erasistrate à Alexandrie (vers 280 av. JC). Les Grecs ont donc construit une vision du corps humain. Ils ont imaginé un corps régi par quatre humeurs principales: la bile jaune, la bile noire, le sang et le phlegme. Aujourd’hui, nous ne savons pas exactement à quoi correspondent ces termes: qu’est-ce que le phlegme ou la bile noire? Ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’au fil des siècles, cette vision du corps est devenue si raffinée qu’elle s’est imposée jusqu’au XVIIIe siècle.
Aussi longtemps que ça?
Oui, vous n’avez qu’à penser à Molière et ses saignées. C’est un reliquat de la pensée antique. Il a fallu attendre l’invention du microscope, au XVIIe siècle, puis du stéthoscope, en 1816, pour que notre compréhension du corps humain change et s’éloigne de la pensée hippocratique.

Hippocrate est considéré comme le plus grand médecin de l’Antiquité. Que sait-on de lui?
Hippocrate serait né vers 460 av. JC. Il aurait quitté l’île de Cos vers 420. En fait, Hippocrate est un personnage à cheval entre l’histoire et la légende. On dit qu’il aurait vécu 104 ans et on lui attribue une grande quantité de textes et de traités. Je pense qu’il est plus juste de dire que le nom d’Hippocrate abrite une école de pensée. La médecine hippocratique porte une grande importance à l’observation rigoureuse des symptômes. Elle fonde par là l’idée de l’anamnèse. Elle défend le respect du patient. Elle publie les premiers traités techniques. Son influence sera considérable, puisque Emile Littré, au XIXe siècle encore, décidera de traduire Hippocrate. On peut supposer qu’il jugeait cette méthode antique utile au médecin moderne: l’étude du malade dans son environnement, la qualité d’observation nécessaire au thérapeute…

Chez les Grecs et les Romains, comment devient-on médecin?
Pendant longtemps, le médecin se formait dans la sphère familiale, au contact du père qui soignait la maisonnée. Sous l’influence d’Hippocrate, l’enseignement se fera de maître à disciple. Ensuite, comme le médecin dispose d’un arsenal thérapeutique limité, il doit convaincre ses patients. D’où l’importance de la rhétorique. Il doit soigner sa réputation, qui le fait vivre. C’est pourquoi il se livre à des démonstrations publiques. Le médecin souffre d’un statut ambigu: son art est à la fois manuel et libéral, artisanal et intellectuel. En plus, il fait payer ses services, ce qui est mal vu. La classe élevée de la société considérait comme suspecte la profession de médecin.
La médecine grecque fut dominée par la figure d’Hippocrate et la médecine latine par celle de Galien…
Oui, Galien, qui s’installe à Rome en 162, est le fils d’une famille fortunée. Ce qui lui permit de se former pendant de longues années auprès de maîtres réputés, à Smyrne, Corinthe et Alexandrie. Il deviendra le médecin de Marc Aurèle. Dans la maison impériale, il distribue la thériaque, un remède composé de 77 ingrédients, dont le latex du pavot opiacé. Marc Aurèle et de nombreux puissants considèrent cette potion comme une panacée. Galien laisse un immense corpus: nous lui connaissons 350 traités. Ce qui fait de lui l’un des auteurs les plus prolixes de toute l’histoire.
Malgré l’importance de la littérature médicale, vous dites qu’elle est peu étudiée…
Très peu de chercheurs s’intéressent à la littérature médicale. C’est dommage, car elle nous apprend une foule de choses sur le fonctionnement des sociétés antiques. Par exemple, on peut trouver là une explication à la défaite d’Athènes contre Sparte (de 431 à 404 av. JC). Entre 430 et 426 av. JC, la «peste» ravagea en deux vagues la ville d’Athènes (il s’agissait en réalité d’une sorte de fièvre typhoïde). Il est facile d’imaginer les répercussions d’une telle épidémie sur la capacité militaire d’une cité assiégée: Périclès lui-même a succombé, ce qui n’est pas rien, et l’on estime que 25% des effectifs athéniens périrent.
Si l’homme (mâle) était un mystère pour les médecins de l’Antiquité, que dire de la femme?

Pour les Anciens, la femme est totalement dominée par son corps, et plus particulièrement par un organe précis, l’utérus. Les auteurs parlent à propos de l’utérus d’un animal dans l’animal: la femme abriterait un alien! Les auteurs de l’Antiquité ont attribué des adjectifs aux hommes et aux femmes. Les hommes sont secs, fermes et courageux. Les femmes sont humides, molles et lâches. A mon avis, si la femme a colporté durant près de vingt siècles un statut d’infériorité, elle le doit à l’Antiquité. Pourquoi, jusqu’au XVIIIe siècle, faisait-on respirer des sels aux femmes? C’était un héritage des fumigations antiques: on espérait faire monter ou descendre l’utérus, selon que l’odeur soit agréable ou pas.
César et la césarienne
Incultes que nous sommes! Nous avons cru jusqu’à ce jour que la césarienne venait de Jules César, qui, vers 100 av. JC, aurait vu le jour grâce à cette large incision pratiquée dans la paroi abdominale de la mère. «C’est une légende, affirme Véronique Dasen. Dans l’Antiquité, les médecins étaient bien incapables de pratiquer une césarienne et, de toute façon, ils auraient choisi de sauver la mère avant l’enfant. On sait que les anciens avaient parfois recours à l’embryotomie: quand l’accouchement se passait mal, le fœtus était découpé en morceaux dans le corps de la mère!» Un coup d’œil dans le Robert nous apprend – mieux vaut tard que jamais! – que le mot césarienne vient de caedere, «couper». JA
Jean Ammann

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