< | >

Assistance au suicide : 75% DES SUISSES DISENT OUI

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.


Jeudi, 9 avril 2009

SONDAGE EXCLUSIF.
Alors que le débat sur l’euthanasie agite l’Europe, «L’Hebdo» a voulu savoir ce que pensaient les Suisses de l’aide au suicide. Surprise! Trois quarts des sondés y sont favorables, et pas seulement pour les
malades incurables.
Six questions. Six questions importantes pour sonder les Suisses autour d’un thème brûlant: l’assistance au suicide, une spécialité suisse. A l’heure où l’Europe légifère autour de l’euthanasie (le Sénat italien vient de voter une loi pour l’interdire alors que le Luxembourg est devenu le mois dernier le troisième pays de l’Union européenne à la légaliser après les Pays-Bas et la Belgique), la Suisse s’interroge en effet sur la question du suicide assisté que défendent plusieurs associations, parmi lesquelles Exit et Dignitas. Dignitas qui annonce vouloir aussi aider à mourir des personnes en bonne santé. Le débat est vif dans tout le pays et notamment dans le canton de Vaud où a été déposée une initiative populaire réclamant que l’aide au suicide puisse se dérouler au sein même des EMS.

Doit-on autoriser de telles pratiques dans les établissements médicosociaux? Etes-vous plutôt favorable ou non à ce principe du suicide assisté? Envisageriez-vous une telle issue si vous étiez atteint d’une maladie grave? Et si vous étiez las de la vie? Faut-il légiférer pour éviter ce que certains appellent le «tourisme de la mort»? Qui doit décider in fine: le malade, la famille?

Autant de questions que L’Hebdo s’est posées et que l’institut M.I.S. Trend s’est chargé de répercuter auprès d’un échantillon d’Alémaniques et de Romands. Les résultats sont pour le moins étonnants et ont fait réagir dix personnalités, parmi lesquelles des responsables d’associations d’aide au suicide et d’EMS, des politiciens, des médecins, des éthiciens et théologiens ainsi qu’un avocat. Ils ont accepté de commenter les résultats de ce sondage.

Sondage réalisé du 12 au 18 mars 2009 par l’institut M.I.S. TREND à Lausanne et Berne, auprès de 603 citoyens suisses (300 Romandset303Alémaniques), âgés de 18 à 74ans, représentatifs de la population. Les résultats sont pondérés afin de redonner à chaque région linguistique son poids démographique réel. Marge d’erreur sur le total:+- 4%; sur chaque région:+-5.5%.

1. EN CAS DE MALADIE GRAVE

Si vous étiez atteint d’une maladie grave sans espoir de guérison, pensez-vous que vous envisageriez ou non d’avoir recours à l’aide au suicide?

56,5% RÉPONDENT OUI
Premier constat: plus de la moitié des personnes interrogées répondent oui à cette question et seraient donc prêtes à avoir recours au suicide assisté. Deuxième constat: avec une part non négligeable des indécis (16,5%), les sondés sont deux fois plus nombreux dans le camp du oui que dans le camp du non. Un résultat «étonnamment élevé» pour Georg Bosshard. «Nous assistons à un changement majeur, poursuit Bertrand Kiefer. Le suicide n’est plus tabou. Mais cela ne veut pas dire que la mort se banalise. Ce sondage me semble davantage refléter l’immense peur que chacun ressent de devenir un jour “mourant”, ce grand exclu de la société.»

Les répondants, en effet, rappelle Jean Martin, donnent leur opinion sur leur propre détermination prévisible: «Ce que l’on dit alors qu’on est jeune ou adulte en bonne santé n’est bien sûr pas forcément identique à ce que l’on pensera en fin de vie.» Selon l’ancien médecin cantonal vaudois, membre de la Commission nationale d’éthique, peu de personnes concrétiseront une telle orientation: «Seul un décès sur 200 est lié aujourd’hui en Suisse à un suicide assisté.» Alberto Bondolfi acquiesce: «On pense au suicide assisté, mais on ne peut pas dire que cette pensée est devenue habituelle pour la plupart des Suisses.» Côté Röstigraben, on est loin du gouffre même si les Romands se montrent plus enclins que les Alémaniques à accepter l’idée d’avoir recours à l’aide au suicide (66% contre 53,5%). Question sexe, les hommes se montrent davantage prêts que les femmes (63,4% contre 50,1%) et les personnes âgées «un peu plus réticentes», dit Mathias Humery, chef de projet chez M.I.S. Trend.

Pour Jérôme Sobel en tout cas, «ce résultat positif aura beaucoup de conséquences à long terme». Et notamment sur le corps médical qui va devoir, selon le président d’Exit, «prendre conscience de ce que le peuple souhaite». La réponse positive de plus de la moitié des personnes confirme en effet pour Jean Martin «la position générale d’ouverture à cette problématique dans notre pays»; position que le médecin croit «liée à des valeurs fortes d’autonomie personnelle et de liberté de se déterminer sur les circonstances de sa vie, y compris à propos de sa mort».

16,5%  – Ne sait pas
27% – Non
56,5% – Oui

  2. LES BIEN PORTANTS AUSSI 

Et si vous devenez très vieux et que la vie n’a plus de sens pour vous, pensez-vous que vous envisageriez ou non d’avoir recours à l’aide au suicide?

39%YRECOURRAIENT
«C’estun chiffre considérable, lance Jérôme Sobel. C’est même sans précédent. Cela montre une maturité, une grande tolérance!» «Il n’est pas étonnant que les sondés, pondère Pierre-Yves Maillard, répondent cela si on leur demande ce qu’ils feraient quand la vie n’a plus de sens.» Une question délicate effectivement. Certains laissant même entendre qu’il s’agit là d’une sorte de « suicide de confort». Il n’em pêche. «La différence est claire dans l’esprit des répondants entre la situation terminale, médicalement sans espoir, et celle de ceux qu’on peut dire «fatigués de la vie», relève toutefois Jean Martin. Pour le médecin, comme pour d’autres, il ne faut «pas confondre ces deux situations».

Aux yeux de Me Gilles Antonowicz pourtant, «la confusion entre aide aux personnes atteintes de maladies incurables et grands vieillards lassés de la vie demeure» alors que, rappelle-t-il, il s’agit là de deux questions «totalement différentes». Autant l’évolution de la loi pour la première lui semble «réaliste et justifiée» (c’était le cas de Chantai Sébire), autant la reconnaissance de la seconde lui semble «utopique et impossible à mettre en œuvre». Le chef du Département vaudois de la santé et de l’action sociale acquiesce: «Dans une institution sanitaire, il ne me paraît pas acceptable qu’une telle assistance soit apportée à une personne qui ne souffre d’aucune maladie, s’offusque Pierre-Yves Maillard. Si cette personne voulait sauter par la fenêtre, tout le monde atten-drait du personnel soignant qu’il essaie de l’en empêcher. Or, parce qu’un suicide serait assisté, on voudrait au contraire une absence totale de réaction. Cela ne va pas.»

Et ce n’est pas l’étude présentée par le Dr Georg Bosshard à Zurich en novembre dernier qui va les rassurer. L’enquête du Fonds national suisse (FNS) montre que le nombre de «fatigués de la vie» ne souffrant pas de maladies mortelles qui s’adressent à des organisations d’assistance au suicide, comme Exit ou Dignitas, tend à augmenter. Ces personnes représentaient un quart du nombre total d’assistés par Exit Suisse alémanique entre 1990 et 2000 et un tiers entre 2001 et 2004. «Cela pose un vrai problème du point de vue collectif, note Jean Martin. Il serait très préoccupant d’accréditer l’idée que le suicide est “une option comme les autres, pour n’importe qui”.» Et l’ancien médecin cantonal de rappeler que la prévention du suicide est au nombre des missions de la santé publique… «On laisse entendre qu’il s’agit de gens qui seraient seulement vieux et fatigués mais qui n’auraient pas de pathologies particulières, remarque Jérôme Sobel. Alors que nous aidons des gens qui ont des polypathologies invalidantes – douleurs locomotrices, incontinence, maladies neurologiques, malvoyance – et dont la vie est de plus en plus difficile. Ces maux leur empoisonnent l’existence. Pourquoi les obliger à rester, les empêcher de partir de l’autre côté?»

12,2% – Ne sait pas
39% – Non
4
8,8% – Oui

 3. UNE AIDE DANS LES EMS

Si un résidant capable de discernement en fait la demande, êtes-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à ce que l’aide au suicide soit autorisée au sein des EMS?

63,1% POUR L’AUTORISATION
Obliger les EMS vaudois bénéficiant de subventions publiques à accepter l’aide au suicide dans leurs murs: voilà ce que réclame l’association Exit qui a récolté 2000 signatures de plus que les 12 000 nécessaires au dépôt d’une initiative populaire. «Le Conseil d’Etat ne s’est pas encore penché sur la question, relève Pierre-Yves Maillard. Néanmoins, il serait sans doute préférable de régler ça par une règle qui prévoit qu’on ne peut pas empêcher à tout prix une personne de le faire, mais qu’on ne peut pas non plus simplement se contenter de l’avis de la personne si elle ne souffre pas et qu’une fin de vie n’est pas proche. Je prônerai plutôt un modèle comme celui instauré au CHUV qui tient compte des souffrances et des maladies de la personne en faisant vérifier la décision par un comité de sages en regard, notamment, de la constance de la demande. On ne peut pas agir dans un EMS comme on le ferait à la maison.»

Reste que, aux yeux de Jérôme Sobel, 63% de pour, c’est bien sûr «fantastique!» «J’ai toujours dit qu’on avait une immense marge et ce résultat le confirme absolument. Les gens réfléchissent et, dans la mesure où ça ne les menace en rien, ils font un choix.» Voire. «Que savent les personnes sondées de la mort?» interroge Bertrand Kiefer. Pour le médecin et théologien, la mort, autrefois omniprésente, a été reléguée dans les coulisses de notre société et a lieu la plupart du temps dans les EMS et les hôpitaux.

Le président des EMS romands est-il opposé ou favorable à ce que l’aide au suicide soit autorisée au sein des EMS, comme le réclame Exit? «Plutôt favorable», mais à certaines conditions, répond Jean-Marc Zufferey, directeur d’un établissement à Sierre. « Si un résidant capable de discernement me faisait une demande d’autorisation, je prendrais fortement en compte que le pensionnaire ne m’appartient pas, explique Jean-Marc Zufferey. Il garde la liberté de choisir son mode de vie et, par là aussi, de mort. Soins et assistance doivent être procurés à la personne âgée en fin de vie, selon son désir.» Une assistance directe prodiguée par des personnes ou groupe «avertis et autorisés», mais «jamais par le personnel de l’EMS », tient à préciser le directeur qui porterait alors une attention et un soutien tout particulier au personnel. «Nous sommes formés à l’accompagnement de fin de vie. Et pas forcément prêts à gérer l’émotion d’un décès choisi par suicide.»

Et c’est là le cœur de la question. Prodiguer des soins et accepter d’aider à mourir est à priori peu compatible. «Comment voulez-vous que des soignants censés aider et porter secours à des êtres en danger puissent être obligés de laisser mourir une personne capable de discernement et qui ne souffre pas?» lance Pierre-Yves Maillard. Bertrand Kiefer ajoute : « Les équipes soignantes, en majorité, ne veulent ni aider leurs patients ou résidents à se suicider ni que l’acte se déroule dans les lieux de soins ou de vie commune pour ne pas entamer la confiance des malades

Pour Jean Martin, ce résultat est surtout une «confirmation de l’ouverture majoritaire dans la population à cette éventualité». «La Suisse diffère significativement à cet égard d’autres pays, y compris voisins, qui tendent à considérer que ces choses ne se font pas dans une société civilisée!…» Pour avoir vécu ces débats en Suisse depuis plus de quinze ans, l’ancien médecin cantonal relève qu’ils ont «très généralement été menés sereinement et sérieusement, sans polémiques doctrinaires». Les associations d’EMS dans plusieurs cantons romands ont pris des positions équilibrées, poursuit le médecin, ne rejetant pas la possibilité d’une telle aide dans leurs murs pour des patients en fin de vie et qui y sont déterminés. Et Pierre-Yves Maillard de conclure: «Autoriser l’assistance au suicide dans les EMS est une chose, mais il faut le faire sur la base de critères. Et non l’autoriser dans toutes les situations.»

63,2% – Assez ou très favorable
8,9% – Ne sait pas, cela dépend
27,9% – Assez ou très défavorable

4. UNE DECISION INDIVIDUELLE

Pensez-vous que la décision d’en finir appartient à la personne concernée seulement ou que le médecin doit également obtenir l’accord de la famille directe?

58% PENSENT QUE LE CHOIX APPARTIENT À LA PERSONNE
Pour assister une personne au suicide, demande le sondage, le médecin doit-il obtenir l’accord de sa famille? «Bien sûr que non! répond Bertrand Kiefer, car quoi qu’en pensent les sondés, l’autonomie constitue l’un des grands principes de l’éthique médicale.»

Un avis que les Suisses sont nombreux à partager. Notamment en Suisse romande où 64% des sondés estiment que c’est à la personne concernée et à elle seule de décider, alors que ce chiffre tombe à 56,1% en Suisse alémanique. Un écart que l’on retrouve dans les clans gauche/droite, la gauche estimant à 27,9% que l’accord de la famille est indispensable, contre 38,5% pour la droite. Surprenant. Car si pour les Drs Georg Bosshard et Jean Martin, tous deux membres de la Commission nationale d’éthique, il est «certainement souhaitable» que la détermination de la personne concernée soit discutée avec ses proches, «faire de l’accord de la famille une exigence irait gravement à l’encontre du droit de la personne à se déterminer librement», relève l’ancien médecin cantonal vaudois. Et en particulier de cette règle juridique et déontologique: le patient capable de discernement décide librement des prestations qu’il sollicite, accepte ou refuse, même si ses proches sont d’un avis différent, rappelle Jean Martin.

«Ce résultat est extrêmement intéressant, note Jérôme Sobel. Il montre que la personne s’appartient à elle-même et non à son clan.» Et le président d’Exit d’évoquer plusieurs situations qui démontrent l’importance d’un seul choix, celui de la personne et de sa propre mort. Même si, précise-t-il, de telles décisions ont aussi permis paradoxalement «de recréer un noyau familial» perdu.

Enfin, pour Alberto Bondolfi, la question ainsi formulée laisse penser que l’aide au suicide est «une affaire de médecins» alors que «beaucoup de Suisses savent que les organisations qui proposent cette assistance le font à l’aide de volontaires “laïques”».

9,1%  – Ne sait pas
32,9% – Accord de la famille indispensable
58% – A la personne concernée seulement

 5.  LE TOURISME DE LA MORT ET LA LOI

Vous savez peut-être que des personnes viennent en Suisse pour se faire assister au suicide parce que la législation de leur pays est plus contraignante que la nôtre. C’est ce qu’on appelle le tourisme de la mort. A votre avis, le Conseil fédéral doit-il légiférer pour empêcher que l’aide au suicide soit dispensée à des personnes non résidantes en Suisse ou non?

45,8% POUR, 45,7% CONTRE:
L’égalité est quasi parfaite. Si l’on grossit à la loupe, on constate que l’égalité ne se retrouve pas sur tous les plans. Les hommes se montrent plus réticents à légiférer que les femmes (50,9% contre 40,8%), des femmes qui sont trois fois plus nombreuses que les hommes à «ne pas savoir» (122%). Question tranche d’âge, ce sont les 60-74 ans qui sont – avec… 62.5%! – les plus décidés à légiférer.

Côté régions linguistiques, si la Suisse alémanique se montre plus encline que la Suisse romande à voter une loi (48,8% contre 36,3%), c’est sans doute en raison de l’effet Dignitas, du nom de cette association alémanique très controversée qui, contrairement à Exit, permet à des étrangers de venir en Suisse pour s’y suicider et contre finance. On parle de plusieurs milliers de francs par cas. On appelle cela le «tourisme de la mort». Une pratique scandaleuse, jugent certains.

«Le scandale, coupe Jérôme Sobel, d’Exit, c’est que les gens soient obligés de quitter leur pays pour le faire. Grâce à Dignitas, les gouvernements étrangers sont obligés d’intervenir.» C’est le cas en effet de l’Angleterre. Il y a quelques jours, l’ancienne secrétaire d’Etat à la Santé déposait un amendement visant à légaliser le suicide assisté à l’étranger pour les malades en phase terminale tant la pratique est devenue courante. Plus de cent de ses concitoyens sont en effet venus mourir en Suisse au cours de ces dix dernières années à l’instar de ce couple d’Anglais de 70 et 80 ans, tous deux atteints d’un cancer, qui se sont suicidés le 27 février dernier avec l’aide de Dignitas.

Interrogé, Ludwig A. Minelli estime n’avoir rien à se reprocher. Aux yeux du fondateur de Dignitas, ce sondage et ses résultats montrent bien les « erreurs» que l’on entend trop souvent à propos de cette pratique et la «diabolisation» dont son association est victime. «Contrairement à que l’on a pu lire, les étrangers qui viennent en Suisse ne bénéficient pas d’une aide au suicide immédiate. Dignitas les prépare soigneusement et la procédure est longue avant d’aboutir à leur souhait.» Dernier exemple, ce couple de Canadiens dont la femme, âgée de 73 ans et en bonne santé, souhaite accompagner son mari malade de 72 ans dans la mort.

Qu’en pensent les membres de la Commission nationale d’éthique? Jean Martin voit «mal, en effet, qu’on puisse interdire aux étrangers sur sol suisse de faire ce que les Suisses ont le droit strict de faire. Les conditions et circonstances dans lesquelles les organisations d’aide au suicide proposent leurs services à des étrangers méritent sans doute un contrôle.»

Ce, pour éviter «les dérives». L’avocat de feu Chantai Sébire a fait de ce «tourisme»un combat: «Je note la réserve de près de la moitié de la population suisse à voir son pays accueillir des touristes de la mort, et je les comprends!» lance Me Gilles Antonowicz pour qui ce sondage démontre la nécessité de légiférer sur ce sujet. « Sinon, on laisse la porte ouverte à toutes les pratiques.» A ses yeux, il semble «difficile pour la Suisse de demeurer dans cette tolérance ce “non-droit” qui autorise autant des aides légitimes – pour ceux atteints de maladies incurables – que des pratiques contestables – Dignitas et les sacs à hélium pour des personnes dépressives.»

Bertrand Kiefer se demande d’ailleurs si des associations spécialisées comme Dignitas ou Exit sont les plus adéquates pour accompagner les suicidants. «Elles ne sontpas exemptes de tentations, un prosélytisme prosuicide y est courant et il faudrait les inscrire dans un cadre législatif.» Légiférer oui, mais en ce cas Pierre-Yves Maillard serait «d’avis qu’on le fasse plutôt contre le commerce que l’on en fait». En clair, «si le but est lucratif cela devrait être interdit», estime le conseiller d’Etat.

8,5% – Ne sait pas
45,7% – Non
45,8% – Oui

 6. SUR LE PRINCIPE DE L’ASSISTANCE

Finalement, êtes-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable au principe d’une assistance au suicide pour les personnes atteintes de maladies incurables provoquant des souffrances morales ou physiques, ou pour les grands vieillards lassés de la vie?

74,3% SE DISENT FAVORABLES
Que trois Suisses sur quatre soient favorables au principe du suicide assisté et que moins d’un sur cinq y soit opposé est tout simplement «impressionnant», s’étonne Jean Martin. «C’est incroyable comme résultat», se réjouit Jérôme Sobel. Simplement «remarquable», pour Georg Bosshard qui observe que «même» aux Pays-Bas, pourtant premier pays à avoir autorisé l’euthanasie, seuls 37% de la population sont favorables à une telle demande émanant de personnes ne souffrant pas de maladies graves.

Alberto Bondolfi est aussi « surpris. Je ne soupçonnais pas que l’acceptabilité du suicide assisté soit si élevée dans notre population.» Le résultat est tel que Ruedi Aeschbacher, lui, s’en insurge. «Le taux de suicide est certes élevé en Suisse, mais nous ne sommes pas pour autant un peuple de suicidaires», s’exclame l’évangélique zurichois qui tient à rappeler qu’il serait faux de croire que des personnes atteintes d’une maladie grave se suicident chaque seconde dans notre pays. Ce n’est pas le cas bien sûr. Pour Jean Martin, l’analyse de ces résultats est tout autre: «Nous apparaissons particuliers, au motif de notre attachement à l’autonomie de l’individu, au souhait de rester maître de notre existence, à la liberté de faire même des cho-ses qui peuvent sembler déraisonnables ou inacceptables à d’autres.»

Bertrand Kiefer trouve que si cette ouverture d’une majorité de la population sondée au suicide assisté étonne à première vue, elle n’est en réalité que la conséquence logique d’une révolution qui s’est produite au milieu du siècle passé: «Alors que depuis l’Antiquité, la “bonne” mort était celle que l’on voit venir, que l’on peut vivre accompagné de ses proches, elle est devenue celle qui fauche d’un coup sans prévenir, rappelle le médecin et théologien. La tolérance au suicide assisté résulte aussi, probablement, des progrès de la médecine. A cause d’eux, on meurt de moins en moins de façon “naturelle”. L’angoisse d’une fin de vie interminable est de plus en plus répandue.»

Jérôme Sobel est plus que satisfait: «On a vécu une révolution culturelle silencieuse et on en voit les effets maintenant, se réjouit-il. Et il serait bon que nos politiciens prennent la mesure de ce changement.»

7,2% – Ne sait pas, cela dépend
18,5% – Assez ou très défavorable
74,3% – Assez ou très favorable


 
LA FIN D’UN TABOU

• LES RÉACTIONS
Dix personnalités, parmi lesquelles le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard, l’avocat de feu Chantai Sébire, Gilles Antonowicz, le président d’Exit, Jérôme Sobel, et le fondateur de Dignitas, Ludwig A. Minelli, commentent les résultats de notre sondage.

• TOURISME DE LA MORT
Faut-il légiférer autour de cette pratique controversée? Les Suisses sont très divisés: 45,8% sont pour, 45,7% y sontopposés.

• EXIT DANS LES EMS
Surprise! Plus de 63% des Suisses souhaitent que l’aide au suicide soit autorisée au sein même des établissements médicosociaux.

«Autoriser l’assistance au suicide dans les EMS est une chose, mais il faut le faire sur la base de critères.»
Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois en charge du Département de la santé et de l’action sociale

«Je note la réserve de la moitié des Suisses à voir leur pays accueillir des touristes de la mort. Je les comprends!»
MeGilles Antonowicz, avocat de feu Chantai Sébire

Je ne soupçonnais pas que l’acceptabilité du suicide assisté soit si haute en Suisse!»
Alberto Bondolfi, professeur d’éthique à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Unil, membre de la Commission nationale d’éthique

«Même aux Pays-Bas, premier pays à avoir accepté l’euthanasie, la population se montre moins ouverte.»
Dr Georg Bosshard, professeur d’éthique clinique et directeur d’une étude du Fonds national autour de l’aide au suicide

«Nous assistons à un changement majeur: le suicide n’est plus tabou.»
Dr Bertrand Kiefer, médecin et théologien, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse

«Nous ne sommes pas un peuple de suicidaires.»
Ruedi Aeschbacher, Parti évangélique zurichois

«Il serait très préoccupant d’accréditer l’idée que le suicide est une option comme les autres pour n’importe qui.»
Dr Jean Martin, ancien médecin cantonal vaudois, membre de la Commission d’éthique nationale

«Ce sondage montre bien que beaucoup d’erreurs ont été dites autour de cette pratique.»
Ludwfg A. Minelli, fondateur et secrétaire général de Dignitas

«L’assistance directe ne sera jamais donnée par le personnel de l’EMS.»
Jean-Marc Zufferey, directeur d’EMS et président de la plateforme romande de Curaviva Suisse

«C’est incroyable comme résultat! On a vécu une révolution silencieuse et on en voit les effets maintenant.»
Dr Jérôme Sobel, président de l’association Exit Suisse romande

Florence Perret

LE TERME JUSTE

EUTHANASIE ACTIVE DIRECTE
Administrer une substance létale à une personne désirant mourir. Interdite par le Code pénal.

EUTHANASIE ACTIVE INDIRECTE
Administrer une substance destinée à alléger la souffrance(morphine, par exemple), avec pour conséquence indirecte de raccourcir la vie. Autorisée par l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM). La Suisse est un des pays qui la pratique le plus: selon l’enquête d’Eureld, menée auprès de16 000 médecins dans sept pays, 55% des praticiens suisses interrogés ont déjà effectué une euthanasie active indirecte.

EUTHANASIE PASSIVE
Arrêter un traitement ou ne pas entreprendre de nouvelles mesures de maintien en vie (débrancher un appareil à oxygène, par exemple). Autorisée par l’ASSM. 78% des médecins suisses y auraient déjà eu recours.

ASSISTANCE AU SUICIDE
Mettre à disposition de la personne qui souhaite mourir les moyens lui permettant de se suicider. Autorisée, pour autant qu’il n’y ait pas de mobile égoïste. L’ASSM précise que le patient doit être capable de discernement, en fin de vie, s’être vu proposer d’autres solutions de traitement (soins palliatifs) et avoir un désir de mort persistant, vérifié par une tierce personne. En Suisse, quelque 300 personnes dont 7% d’étrangers, ont recours à l’assistance au suicide chaque année.
JZ

PROJET DE LOI

Berne veut encadrer l’aide au suicide

En Suisse, l’assistance au suicide est autorisée, pour autant qu’elle ne soit pas motivée par un mobile égoïste. Au-delà, c’est le vide juridique. La cheffe du Département de justice et police (DFJP), Eveline Widmer-Schlumpf, souhaite empoigner ce dossier que son prédécesseur Christoph Blocher avait volontairement laissé de côté. Elle présentera ce printemps un rapport au Conseil fédéral, assorti de recommandations. «L’Office fédéral de la justice a mené des consultations avec les deux organisations principales d’aide au suicide Exit et Dignitas, les médecins, les Eglises et la Commission d’éthique», indique Brigitte Hauser-Süess, la porte-parole du DFJP.
Si le contenu du document reste pour l’heure confidentiel, la conseillère fédérale a déjà laissé filtrer à plusieurs reprises ses idées en la matière. Elle ne juge pas utile d’interdire l’assistance au suicide, mais elle veut mieux encadrer sa pratique, en contrôlant les finances des organisations d’aide au suicide et en les soumettant à des critères de qualité (formation des accompagnants, compétences sociales et psychologiques, etc.). De même, elle souhaite introduire un délai minimal entre le premier contact avec un tel organisme et le passage à l’acte, pour enrayer le tourisme de la mort. «Aujourd’hui, quelqu’un peut venir en Suisse et bénéficier d’une aide au suicide le lendemain, déplorait la Grisonne en juillet dernier dans la SonntagsZeitung. Cela ne devrait pas être possible.» Les personnes en bonne santé, contrairement à ce que réclame Dignitas, ne devraient pas non plus pouvoir bénéficier d’une telle assistance. Pas plus que les malades psychiques. Enfin, les candidats à la mort devraient se voir systématiquement proposer une alternative, notamment sous la forme de soins palliatifs.
Sur le plan cantonal, les Vaudois se prononceront sur l’initiative d’Exit qui demande que les résidents d’EMS recevant des subventions publiques puissent solliciter l’assistance au suicide. Elle a été déposée en février munie de 14 087 signatures. La date de la votation, prévue pour 2010 au plus tôt, n’a pas encore été fixée.
JULIE ZAUGG

< Retour à la liste