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Grands deuils pour petits morts

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Tribune de Genève, tdg.ch
Mardi, 2 mars 2010

La perte d’un enfant pendant la grossesse ou à l’accouchement est un drame pour les parents autant que pour la fratrie.

Perdre un enfant avant qu’il ne soit né tient de l’impossible équation. «On ne peut pas faire complètement le deuil. En enterrant Kaly, j’ai enterré un bout de moi-même et je dois apprendre à vivre avec ce manque», témoigne Lyvia Stoudmann, 32 ans, qui a perdu son bébé in utero un jour d’avril 2008 et qui a fondé, suite à cet événement, l’association Kaly (lire ci-contre). Qu’il survienne dans les premiers mois ou à l’issue d’une grossesse, la mort d’un bébé à venir est une épreuve qui bouleverse les équilibres familiaux et plonge les parents dans le désarroi.
Alors qu’ils attendent la vie, c’est la mort qui les surprend. Le vide est immense. La tentation de combler ce manque par une nouvelle grossesse est grande pour de nombreuses femmes. «Dès l’accouchement je voulais en faire un autre», raconte Lyvia Stoudmann. En désirant une nouvelle grossesse rapidement, certaines femmes tentent de se rassurer quant à leur capacité à procréer et à donner la vie à un enfant en bonne santé, mais aussi à surmonter leur douleur.

Une place dans la société et dans la famille
Pour autant, le deuil demeure un chemin inévitable autant que souhaitable. Du choc initial à l’acceptation, les parents traversent plusieurs étapes, décrites notamment dans une brochure publiée par les Hôpitaux universitaires de Genève. Ses auteurs rappellent que «l’important est de favoriser la relation mère/père-bébé dans l’assimilation ultérieure du deuil, en aidant les parents à dire adieu à leur bébé». Dans cette perspective, un rite ou une cérémonie peuvent être nécessaires. Il est possible de donner un prénom, de l’inscrire dans le livret de famille selon les dispositions légales, de dédier une berceuse, de conserver une empreinte du pied ou le bracelet de naissance. «Nous avons choisi d’organiser un enterrement pour Kaly. On avait besoin d’être soutenus.» Pour Lyvia Stoudmann et son compagnon, cette cérémonie, qui a réuni près de 60 personnes, a permis de légitimer leur deuil par rapport à la société, mais aussi de donner une place à leur bébé dans l’histoire familiale. «Aujourd’hui, lorsqu’on me demande si j’ai des enfants, je réponds oui, j’en ai un, mais il est mort», confie la jeune femme.

En parler pour ne pas nourrir les phantasmes
Le deuil concerne aussi les autres membres de la famille et la fratrie en particulier. «Chez les enfants, les questions et les angoisses peuvent ressurgir plus tard puisque la perception de la réalité de la mort varie beaucoup en fonction de l’âge», lit-on encore dans la publication des HUG. Dans tous les cas, en parler aux enfants est une démarche conseillée, afin de ne pas nourrir les angoisses ni les phantasmes.

Les enfants de remplacement
Le déni du deuil peut en effet entraîner, chez les frères et sœurs, des souffrances durables. Ils peuvent se sentir coupables d’être en vie à la place de ce petit frère ou de cette petite sœur qui devait naître. Ils peuvent ne vivre que dans l’ombre d’un aîné qui n’a pas survécu et sur lequel espoirs et rêves avaient été placés. On parle alors d’«enfant de remplacement». Tel fut le destin du célèbre peintre catalan Salvaldor Dalí, né un an après la mort d’un frère adulé, dans l’ombre duquel il se démena toute sa vie, portant jusqu’au prénom du défunt. L’artiste trouva, entre autres dans la provocation et l’art, une voie pour s’affirmer et échapper à son fantôme.
ESTELLE LUCIEN

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