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Penser autrement (éditorial de La lettre de l’AMG de novembre 2010)

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A l’heure où j’écris ces lignes, la presse entretient un débat quasi quotidien à propos de la grève de la faim menée par Bernard Rappaz. Tout a été dit ou presque à son propos, parfois avec une méconnaissance inquiétante de la médecine. Le bonhomme a décidé de penser autrement, de vivre selon ses propres règles, ignorant sciemment la loi et bravant les autorités chargées de l’appliquer. Il est prêt à aller jusqu’au bout de ses idées, sans crainte du martyre. Il a mis en scène avec habileté la disproportion entre la peine, certes lourde, qui lui a été infligée et celle qu’il veut s’imposer lui-même dans le but de casser le droit. Car son but est bien d’obtenir le droit de vivre en hors-la-loi et de faire ce qu’il veut. Et finalement susciter assez d’émotion pour être reconnu comme un héros de la résistance.

Mais alors pourquoi mêler les médecins à cette dramatique affaire, pourquoi vouloir leur imposer de nourrir Rappaz contre sa volonté? Probablement parce que personne ne veut prendre le risque d’être l’artisan de sa mort. L’autorité valaisanne et, avec elle, le Tribunal fédéral sont pris au piège de leur responsabilité vis-à-vis du détenu. Il doit purger sa peine sans dommage, proprement. On ne veut pas d’éclaboussure. Alors c’est simple: médecins, faites votre boulot! Nourrissez-le de force, soumettez-le!

Les draps doivent rester blancs, aseptisés. Mais voilà, nourrir quelqu’un qui ne le veut pas, ce n’est pas aussi simple que rédiger une injonction sur papier blanc. Alimenter de force un prisonnier est un acte violent, dangereux, contraire au respect de sa personnalité, contraire aux principes de l’éthique médicale. C’est l’empêcher de dire sa révolte, le bâillonner. En somme un supplice qui est indigne d’un Etat de droit démocratique.

Le plus dur, c’est que les médecins ont, eux aussi, le culot de penser autrement que les juges et la conseillère d’Etat. Ils ne s’exécuteront pas. Car la vérité ne se lit pas seulement dans les textes de loi, ni dans les décisions de l’autorité, ni dans la rhétorique judiciaire. Bernard Rappaz est fort, mais il perdra finalement tout à ce jeu insensé. Il a réussi à mettre en scène la violence que la loi et la justice lui font subir. Faut-il l’étouffer? Non, il se taira tout seul après avoir ébranlé le système et semé le doute dans les esprits. Chacun en tirera ses conclusions. Les médecins se souviendront qu’ils ne sont pas là pour aseptiser l’exécution d’une peine refusée avec la dernière énergie. Et chacun saura que la médecine est construite sur le respect de la personne, de sa volonté mûrement et librement réfléchie. La vie est faite de compromis, la vie en société impose des contraintes.

Celui qui s’y refuse en tire les conclusions, parfois dramatiques. C’est ainsi et ce n’est pas fondamentalement un problème médical.

Penser autrement, nous le faisons aussi à propos des réseaux de soins intégrés. Notre assemblée générale extraordinaire d’octobre a montré clairement la force de l’opposition des médecins genevois à ce qui ressemble de plus en plus à une dictature de l’économie sur la santé. Car il faut être clair, le Parlement est obsédé par les coûts de la santé et le motif fondamental, sinon le seul, qui le pousse à imposer les réseaux, c’est le contrôle des coûts. Personne ne conteste la valeur du système de soins suisse. On va même jusqu’à dire qu’il peut et doit faire mieux, mais à une condition, coûter moins. La pression économique, nous la connaissons depuis des années et elle atteint l’insupportable pour ceux – nous sommes nombreux – qui veulent pratiquer selon leurs convictions, prendre le temps d’aller au fond des choses, d’écouter et de conseiller en refusant la dictature du chronomètre.

Les réseaux offrent pourtant une occasion de travailler différemment qui plaît à plusieurs parmi nous. Certes, on oeuvre plus avec des statistiques et moins avec des convictions, mais c’est peut-être la voie de la survie pour la médecine ambulatoire tout public. Alors ça mérite réflexion et les jeunes médecins qui aspirent à un travail à temps partiel s’y mettront avec intérêt si leurs charges administratives sont allégées, au moins pour un bout de leur carrière. Je vois pourtant mal comment les soins intégrés pourront dégager des économies importantes s’ils deviennent le modèle dominant grâce à des incitatifs qui dépassent les économies réelles. Les ouvrir largement aux malades chroniques est positif, mais l’économie sera difficile à obtenir sans restriction des soins. Continuons la réflexion dans un esprit de liberté des patients et des soignants. Il faut que chacun puisse choisir en connaissance de cause la solution qui lui convient le mieux.

Pardonnez mon insistance. Je ne peux pas abandonner mon couplet préféré. Il faut que nos autorités fédérales osent penser autrement et conçoivent enfin un financement supportable de l’assurance-maladie obligatoire. Le système actuel des primes n’est plus jouable à long terme, sauf pour tuer les soins. Savez-vous qu’on ne se fait pas soigner pour le plaisir? Savez-vous que la santé est un secteur économique important et en croissance? Que l’étouffer pour protéger la croissance des autres branches économiques qui savent mieux défendre leurs intérêts, c’est une vision à court terme? Affamer le système de santé, c’est l’engager dans une douloureuse descente aux enfers. La santé, c’est essentiellement des emplois et c’est de la qualité de vie. Il ne s’agit pas de gaspiller, mais de lui donner les moyens de remplir sa mission. L’assurance-maladie obligatoire, c’est 21 milliards de francs de dépenses en 2008, mais seulement 16,6% du gâteau des dépenses totales des assurances sociales suisses. Un seul pourcent de moins et bonjour les dégâts.

Terminons par un conseil d’ami: que vous doutiez ou non du chemin parcouru par la médecine depuis l’Antiquité, précipitez-vous à Cologny, à la Fondation Bodmer et visitez l’extraordinaire exposition Du corps aux étoiles, la médecine ancienne. Vous verrez que ce n’est pas le moment de faire machine arrière!

Pierre-Alain Schneider