< | >

XXY FAIT TREMBLER L’ÉDIFICE SEXUEL

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.

Le Courrier, Genève lecourrier.ch
Lundi, 10 octobre 2011

INTERSEXUATION • Aurélien Lubienski questionne la psychanalyse à l’aune des théories queer. Il livre ici quelques réflexions sur le syndrome de Klinefelter, forme d’intersexuation caractérisée par une variation du nombre de chromosomes sexuels, XXY.

Si l’on admet assez facilement aujourd’hui la célèbre formule de Simone de Beauvoir, «on ne naît pas femme, on le devient» et qu’on l’applique désormais également aux hommes, faut-il étendre cette proposition aux personnes intersexuées?

Derrière la provocation, cette interrogation actualise la question de l’articulation entre soma et psyché: l’appartenance sexuée, bio-anatomique s’entend, détermine-t-elle, et jusqu’à quel point, le sentiment d’être homme, femme… intersexué?
Selon la tradition freudienne, l’anatomie serait le destin. Encore faut-il que cette anatomie soit reconnue comme telle. En effet, aujourd’hui en France, les traitements chirurgicaux et hormonaux restent de mise dans la prise en charge des enfants nés avec un équipement sexuel trouble. Ce qui relève, il faut bien le dire, d’une politique de normalisation des corps, se justifie par l’intérêt supposé de l’enfant. Les spécialistes – psychanalystes en tête – s’accordent sur la nécessité d’inscrire l’enfant dans une appartenance sexuée, c’est-à-dire dans l’un ou l’autre des sexes définis par notre société.
Les corps intersexués ne seraient donc pas sexués?
Il faut rappeler que les travaux scientifiques actuels en matière de développement sexuel échouent à isoler un déterminant unique de différenciation sexuelle. La politique du «vrai sexe», héritée de l’époque des Lumières et dénoncée par Michel Foucault pour son parti pris naturaliste, a laissé la place à une conception plurifactorielle. On considère désormais que le sexe résulte d’une combinaison de différents facteurs: chromosomes, hormones et gonades (ovaires et/ou testicules).
Or, ces derniers ne sont pas toujours cohérents entre eux eu égard à une division binaire du sexe, et c’est dans ce cas que l’on parle d’intersexuation. L’adoption récente, par consensus, de la dénomination Disorder of sex development pour qualifier l’ensemble des variations possibles du sexe évacue la question de l’intersexuation.
Prétendant écarter tout discrédit ou stigmatisation dans les termes, cette appellation n’en consacre pas moins la médicalisation des états intersexués, assimilés à un disorder, est-ce à dire un désordre?
La philosophe Elsa Dorlin montre bien comment, faute de remettre en cause la bicatégorisation par sexe, l’intersexuation occasionne une crise du modèle biomédical. Ici, comme souvent, l’exception vient confirmer la règle et la description de ces états en termes d’anomalie conforte l’opposition de deux sexes exclusifs plus qu’elle ne l’ébranle. Dans les cas où le sexe de l’enfant paraît ambigu à la naissance, l’assignation, posée à partir d’une série d’examens médicaux, ne relève pas d’une découverte, mais d’une décision.
Et généralement, c’est la configuration des organes génitaux et les possibilités de reconstruction chirurgicale qui priment sur toute autre considération. Comment mieux signifier la part d’arbitraire contenue non seulement dans l’assignation de genre, mais aussi dans l’assignation du sexe?
Or, si le sexe choisi pour l’enfant est principalement fonction de son équipement anatomique, le sexe génétique, symbolisé par les chromosomes sexuels (habituellement au nombre de deux: XX pour les femmes, XY pour les hommes), demeure, dans la tête de chacun – personnel médical et parents –, un élément décisif pouvant nourrir la conviction que l’enfant est, en réalité, de tel ou tel sexe. C’est précisément à l’étage génétique de l’édifice sexuel qu’un «désordre» se manifeste dans l’une des formes les plus fréquentes d’intersexuation: le syndrome de Klinefelter. Celuici consiste en une trisomie des chromosomes sexuels (XXY) à laquelle s’associe un défaut de production hormonale qui occasionne la stérilité des sujets qui en sont porteurs. En l’absence de signes physiques spécifiques, cette variation génétique peut tout à fait rester inaperçue jusqu’au moment de la puberté, voire au-delà. Aussi, l’apparence des organes génitaux à la naissance conduit à la reconnaissance sans équivoque du sexe mâle auquel les sujets sont alors systématiquement assignés. Les études qui se sont penchées sur le développement psychologique des enfants porteurs du syndrome de Klinefelter s’accordent pour en relever la singularité. Ceux-ci se distingueraient par l’aspect particulièrement inhibé de leur fonctionnement psychique. Timidité, retrait, manque de confiance en soi sont les qualités les plus souvent associées au «profil psychologique » de ces enfants.

 Hors la sphère familiale, c’est dans la relation à l’autre que ces propriétés sont le plus engagées, ce qui laisse à penser que c’est le genre, en tant qu’il sous-tend toute relation, qui est en cause. A l’heure où les enfants découvrent, d’ordinaire, les possibilités du genre et s’y essayent, ce dont le film Tomboy de Céline Sciamma offre une illustration très juste, ceux-là seraient hors-jeu, en arrêt, sur la touche. Ainsi donc, l’évolution psychologique des enfants affectés par ce syndrome serait frappée d’inhibition.
Reste à savoir comment comprendre cette observation sans verser dans le naturalisme: l’anomalie génétique et ses conséquences hormonales agiraient directement sur le développement de ceux qui feraient alors figure de «moindres mâles». On sait que dès avant la naissance, le sexe de l’enfant fait l’objet d’un surinvestissement de la part des parents, que ce soit dans le désir de le connaître ou dans le maintien de la «surprise», qui prolonge l’éventualité que l’enfant soit d’un sexe ou de l’autre et autorise les parents à «jouer» avec cette bipotentialité. Fantasmes et projections parentales, conscients et inconscients, constituent ainsi, bien avant la naissance, la matière première à laquelle l’identité sexuelle de l’enfant va se nourrir.
Certes, l’enfant ne restera pas passif devant cet héritage, mais il en aura besoin, ne serait-ce que pour s’y opposer et trouver à créer sur la palette du genre. On sait aussi, que lorsque amniocentèse ou échographie confrontent à une anomalie de l’enfant à venir, le sexe, jusque-là au centre des représentations parentales, passe au second plan. Considérant la genèse de l’identité sexuelle de l’enfant dans sa dimension intersubjective, on peut s’interroger sur l’impact du diagnostic précoce d’intersexuation dans ce processus. Certes, dans le cas du syndrome de Klinefelter, l’assignation du sexe n’est pas compromise, mais la présence d’une trisomie des chromosomes sexuels (XXY) est propice à l’instauration d’un malaise pouvant interférer dans l’investissement, pourtant nécessaire, des qualités sexuées de l’enfant.
Dans un monde dominé par la binarité et où la première question posée aux parents intéresse le sexe de leur enfant, ce sont d’abord les identifications genrées des parents, la base qui leur permet de s’orienter dans les relations de genre, qui sont ébranlées. Dans les prémices de la relation avec l’enfant, comment peuvent-ils faire avec cet élément qui vient bousculer leurs assises identificatoires? Une solution est justement de ne pas faire avec, ou plus précisément de tenter d’occulter ce qui cadre mal avec la conviction de l’appartenance sexuée de l’enfant. Cette issue se trouve favorisée par les caractéristiques de ce syndrome qui, contrairement à d’autres formes d’intersexuation ou de trisomie, ne se voit pas forcément. Touché par le non-dit, le secret et la honte, le syndrome de Klinefelter est alors tenu à distance, mais risque bien d’entraîner avec lui l’investissement même du sexe de l’enfant.

 A l’image de ce X surnuméraire, évocateur d’inconnu et d’interdit, l’identité sexuelle de l’enfant est alors soumise à l’évitement et à l’inhibition. Les dommages de l’autorité d’un rapport binaire entre les sexes et entre les genres Ainsi, la question du devenir des enfants intersexués ne peut faire l’économie d’une réflexion quant à l’impact de l’annonce diagnostique sur les relations précoces qui s’engagent entre l’enfant et son entourage. Le tableau clinique présenté par les enfants porteurs du syndrome de Klinefelter interpelle quant aux effets de la médicalisation des états intersexués sur la mise en place des relations de genre.
Davantage qu’il témoigne des effets d’une nature intersexuée, il révèle la part d’arbitraire qui sous-tend les relations de genre et les dommages que l’autorité d’un rapport binaire entre les sexes, et entre les genres, ne manque pas de générer. Si devenir intersexué il y a, il doit pouvoir en découdre avec les contraintes politiques et sociales qui ordonnent et limitent les possibles. Tant que le sexe et ses variations resteront captifs du discours médical, pourra-t-il en être autrement?
AURÉLIEN LUBIENSKI

 

< Retour à la liste