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Regarder la télévision tue

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Tribune de Genève, tdg.ch
Samedi, 12 novembre 2011

Nombre d’études montrent que le petit écran a des effets délétères. Mais il pourrait ne pas être le seul

Comme le tabac, la télévision tue. Des chercheurs australiens ont récemment fait le calcul: après l’âge de 25 ans, chaque heure passée devant le petit écran réduit l’espérance de vie de vingt-deux minutes. En d’autres termes, une personne qui regarde la TV six heures par jour voit sa vie amputée de près de cinq ans. Un chiffre comparable à d’autres facteurs de risque tels que le tabac (onze minutes de vie en moins pour une cigarette). Effrayant! Et l’on ne peut se rassurer avec une moyenne suisse d’un peu moins de trois heures quotidiennes de lucarne. Les études sur les effets de la télévision se succèdent, se ressemblent et précisent ses effets délétères.
Comment la télé tue-t-elle? D’abord parce qu’elle rend malade. Une méta-analyse – synthèse de plusieurs études – publiée en juin dans le Journal of American Medical Association  établit ainsi que chaque tranche de deux heures de télé quotidienne augmente de 20% le risque de diabète de type 2, de 15% celui d’accident cardiovasculaire et de 13% celui d’un décès toutes causes confondues. Le mécanisme est connu: quand on regarde le petit écran, on bouge moins, on grignote plus des mets gras, sucrés et salés, on boit et/ou fume davantage.

Des effets sur les neurones

Plus insidieusement, des chercheurs australiens ont constaté que passer l’essentiel de son temps devant un écran diminue la microvascularisation rétinienne. Les scientifiques ont mesuré ainsi chez des enfants de 6 ans, déjà, un rétrécissement des artères situées derrière les yeux – un marqueur de risque cardiovasculaire.
On pourra objecter que passer huit heures assis derrière un ordinateur présente les mêmes risques. Les auteurs reconnaissent que la sédentarité – et notre mode de vie qui nous fait passer de tabouret en chaise et de fauteuil en canapé – y est pour beaucoup. Mais se coller devant le poste n’affecte pas seulement notre physique. Les neurones en prennent aussi un coup. Ainsi, des neuroscientifiques américains ont montré que chaque heure passée quotidiennement à regarder la télévision entre 40 et 59 ans accroît d’un tiers le risque d’avoir la maladie d’Alzheimer après 60 ans. Pour autant, le lien de causalité n’est pas franchement établi. Et ce pourrait être l’effort intellectuel réduit qui favorise l’apparition de dégénérescences cérébrales.
Chez les plus jeunes, la télévision est aussi incriminée. Une heure de temps cathodique ingurgité entre 5 et 11 ans augmenterait de près de 40% la probabilité qu’un enfant devienne un adulte sans diplôme. A nouveau, si l’on sait que la TV peut retarder le développement ou aggraver certains troubles (langage, sommeil), aucune étude n’atteste d’un lien entre tel ou tel problème et l’exposition au petit écran.
D’un point de vue social, il est aussi un désastre. Une recherche publiée l’an dernier montre que la télévision affecte, par exemple, les relations au sein de la famille et particulièrement celles des adolescents avec leurs parents. Plus les premiers passent de temps devant le petit écran, moins les relations avec leurs géniteurs sont bonnes. Chronophage, la télé aurait plus tendance à isoler qu’à rassembler – hors soirées foot peut-être. Mirer le plasma grignote aussi le temps du sommeil et, par contrecoup, perturbe l’apprentissage et les performances cognitives.
Les contenus ne sont pas non plus anodins, semble-t-il. L’Académie américaine de pédiatrie en est convaincue: avant 2 ans, la TV n’apporte aucun bénéfice éducatif et ne fait que réduire le temps laissé à d’autres activités. Michel Desmurget, docteur en neurosciences, a fait de son côté une synthèse de toutes les études sur les effets de la télé, publiée ce printemps dans TV Lobotomie . Le directeur de recherche à l’Inserm ajoute aux effets précités une augmentation de la consommation de tabac, qui débute plus tôt; un incitateur à des relations sexuelles de plus en plus jeune, entraînant des avortements juvéniles; un moteur pour la simplification et le manichéisme; une hausse de la violence et du sentiment d’insécurité.

Nocivité tous écrans?

La conclusion de Michel Desmurget, qui a épluché plus de 4000 articles, est sans appel: «D’abord, les recherches montrent que la télévision a tout d’une substance addictive et que la tentation de sa présence fait rapidement exploser toute règle d’usage. Ensuite, nombre d’effets négatifs ne dépendent pas des programmes, mais du média (diminution du temps de sommeil et du vocabulaire chez l’enfant, etc.). Enfin, les «bons programmes» sont trop chronophages et coûteux à produire pour occuper une place significative.»
Mais se focaliser sur la télévision pourrait se révéler bientôt un combat d’arrière-garde. D’autant que l’on sait que les enfants qui ne regardent pas ou peu la TV passent en général davantage de temps devant un ordinateur. Les adultes ne sont pas en reste. On compte aujourd’hui facilement 8 à 10 supports électroniques par foyer et le petit écran se fait détrôner par les consoles, tablettes et autres smartphones.
Allumer la TV en permanence pourrait n’être qu’un moindre mal. Une étude britannique réalisée sur des enfants de 10 et 11 ans montre que les préados ont tendance à multiplier les écrans, jonglant avec les supports, en simultané. «Par exemple, les programmes TV sont regardés sur des ordinateurs, les consoles de jeux peuvent être utilisées pour surfer sur Internet, les smartphones ou les tablettes servent à écouter de la musique et les ordinateurs portables permettent tout ce qui précède», souligne Russ Jago, de l’Université de Bristol, qui a mené la recherche. Pire – ou mieux: on peut aujourd’hui emporter son outil partout. Les études commencent seulement à se pencher sur les conséquences de ces bouleversements.
Anne-Muriel Brouet

 

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