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Au cœur de la violence

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Tribune de Genève, tdg.ch
Vendredi, 25 novembre 2011

Un dispositif médical soulage les traumatismes liés aux agressions domestiques et de rue

Nous apportons notre soutien aux victimes et auteurs d’actes de violence, ainsi qu’à leur entourage et aux éventuels témoins», informe la doctoresse Christiane Margairaz, responsable de l’Unité interdisciplinaire de médecine et de prévention de la violence (UIMPV) des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Et les occasions ne manquent pas au sein de cette unité spéciale créée l’an dernier: «Notre service recense 2500 à 3000 consultations par an, dont environ 550 situations nouvelles.»
Il faut dire que les agressions sauvages semblent être sur une pente ascendante à Genève. Pas moins de cinq à dix blessures par couteau sont ainsi traitées chaque semaine au Service des urgences. L’usage des armes à feu semble aussi se banaliser dans des lieux publics (nos éditions du 10 novembre) . Un phénomène inquiétant qui n’est sans doute pas étranger à la décision des HUG de transformer la consultation spécialisée dans les violences, qui existe depuis 1997, en une véritable unité de médecine de la violence en 2010 (lire l’encadré) .
«Une personne agressée par surprise dans la rue a le sentiment d’une profonde injustice, mêlé à de l’humiliation. Je me baladais tranquillement, alors pourquoi moi? Comment se fait-il que je me sois retrouvé dans une telle situation de vulnérabilité?» souligne la responsable de l’unité. Des situations qui remettent en question la façon de vivre des victimes: «A la peur très marquante de mourir s’ajoutent celle de la récidive et une grosse perte de confiance en l’être humain.» L’UIMPV semble ainsi avoir de «beaux» jours devant elle…

60% de violences domestiques

Toutes les victimes de violences urbaines sont habituellement informées de l’existence de ce dispositif aux Urgences ou dans d’autres services hospitaliers. «Certaines d’entre elles nous consultent, une fois l’urgence physique passée, sur la base du volontariat et en toute confidentialité, explique la doctoresse. Ici, nous ne voyons pas d’horreurs. Nous rencontrons des personnes avec leur fragilité et leurs ressources qui nous racontent parfois des horreurs. Nous évaluons ensuite ensemble les conséquences de l’agression sur leur santé physique, mentale et sociale.»
L’UIMPV dispose d’une dizaine d’intervenants (médecins légistes, psychiatres, infirmières, psychologues, assistants sociaux, thérapeutes de couple et de famille, spécialistes en santé publique), joignables du lundi au vendredi, pour soulager toutes les personnes de plus de 16 ans confrontées à la violence, quel que soit leur rôle dans les situations.
Des situations qui provoquent, en effet, beaucoup de souffrance pour la victime, mais aussi pour l’auteur et les proches, considère Christiane Margairaz: «Pour les soignants, il n’y a donc pas de réel clivage entre les acteurs. On ne réduit pas la personne à cela; on soigne des êtres humains. La complexité de la plupart des situations nécessite une approche interdisciplinaire et globale de la personne.»
Les violences suscitent, en outre, beaucoup d’émotion auprès de la population et «on a coutume de dire qu’elles empêchent de penser. Dans notre unité, on tente de remettre de la pensée sur une émotion forte, explique la responsable. Les personnes souffrant de violences conjugales, et parfois agressées sexuellement pendant des années, perdent l’estime de soi; on les aide à redevenir des sujets dans un lieu où elles se sentent en sécurité, en les accueillant sans préjugés.» En commençant par évaluer les risques suicidaires et de récidive, sans oublier les menaces de mort! «On découvre alors souvent une situation de déséquilibre entre la victime et son agresseur; un enfant par rapport à un adulte, une personne âgée ou handicapée, une épouse dépendant financièrement de son mari… Et pas seulement dans les milieux défavorisés! Une femme de policier, de médecin ou d’avocat peut être touchée.»
Les violences domestiques, dont une majorité de type conjugal, représentent 60% des cas traités par l’UIMPV. Les exemples sordides se multiplient d’ailleurs dans les colonnes des faits divers. Mais l’unité ne constate pas pour autant une croissance de ces violences. «La tendance reste stable. Certaines villes enregistrent quatre à cinq constats d’agression sexuelle par jour; on en recense une centaine chaque année à la Maternité des HUG. La moitié de ces victimes font appel aux compétences de l’UIMPV», poursuit Christiane Margairaz. Dont des hommes abusés également; l’unité en reçoit trois par an en moyenne: «Peu d’entre eux osent avouer qu’ils ont été agressés sexuellement. L’image de l’homme violé reste un sujet très tabou.»

Personnes âgées pas épargnées

Un monsieur violenté dans la rue a aussi de la peine à franchir la porte de cette unité. «Il faut qu’il aille vraiment mal pour nous solliciter. L’image de force masculine le freine dans cette démarche», analyse la doctoresse. Cela est d’autant plus regrettable que ce sont essentiellement des hommes qui subissent les violences urbaines, l’autre part importante de l’activité de l’UIMPV, avec les violences sur le lieu de travail (mobbing notamment).
«On sous-estime enfin les violences que subissent les personnes âgées, vulnérables et dépendantes sur le plan matériel, conclut Christiane Margairaz. Elles culpabilisent et n’osent pas en parler.»
Une recherche est en cours pour mieux connaître cette délicate problématique, en collaboration avec le Département de gériatrie.
Laurence Bézaguet


 

 

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