< | >

Ruée des médecins pour ouvrir un cabinet

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.

Tribune de Genève, tdg.ch 
Lundi, 3 décembre 2012

Non moins de 415 praticiens ont demandé et obtenu le droit de s’installer à Genève en 2012

C’est l’effet pervers de la levée du gel de l’ouverture de nouveaux cabinets après dix ans d’interdiction et de la perspective d’une nouvelle limitation: durant les onze premiers mois de l’année, 415 médecins ont obtenu le droit d’ouvrir un cabinet à Genève. Sachant que la plupart des demandeurs concrétiseront leur projet, l’offre médicale, déjà pléthorique, va exploser.
Le directeur général de la Santé, Adrien Bron, crie à la catastrophe: «C’est du pousse-au-crime, une incitation à faire du chiffre, à remplir des consultations qui ne sont pas justifiées…»
Les médecins concernés expliquent que, s’ils souhaitent exercer en tant qu’indépendants, ils ne peuvent prendre le risque d’attendre pour déposer une demande d’installation, vu la menace d’un nouveau moratoire. Cette situation menace de vider en un rien de temps les hôpitaux. D’où l’espoir des autorités genevoises de bénéficier d’un droit de contrôle cantonal de l’offre médicale en fonction des besoins.

Les demandes d’ouverture de cabinet médical flambent

415 médecins ont demandé à s’installer en onze mois. La perspective d’un moratoire accroît le phénomène  

Depuis le début de l’année, 415 médecins ont demandé et obtenu le droit d’ouvrir un cabinet à Genève. Trois quarts de ces demandes se concrétisent à court ou moyen terme, selon Adrien Bron, directeur général de la Santé. «415 nouveaux médecins en onze mois, c’est catastrophique, fulmine-t-il. C’est du pousse-au-crime, une incitation à faire du chiffre, à remplir des consultations qui ne sont pas justifiées.» Le haut fonctionnaire ne trouve pas de mots assez durs pour qualifier ce phénomène, que la loi permet pourtant et, même, encourage.
Le corps médical réagit, en réalité, aux saccades de la politique fédérale. Pendant dix ans, la clause du besoin a gelé l’ouverture de cabinets. Lorsque la mesure a été levée en 2010 pour la médecine générale et en 2012 pour les spécialités, les médecins se sont précipités. «On a d’abord cru à une conséquence du déverrouillage. Mais il n’y a pas eu de décrue», déplore Adrien Bron.
Au contraire. Tout au long de l’année, les demandes n’ont cessé d’affluer. Elles flambent de plus belle depuis que Berne songe à limiter de nouveau les installations de médecins spécialistes à partir d’avril 2013. «On a clairement vu une envolée ces dernières semaines», indique le médecin cantonal Jacques-André Romand. Or, les rangs de la profession sont déjà bien fournis. L’Association des médecins de Genève (AMG) regroupe la grande majorité des blouses blanches du canton. Elle compte à ce jour 2016 membres, dont 1884 installés en indépendants. «Il y en a clairement trop», estime le président Pierre-Alain Schneider.

Hôpitaux vidés

L’afflux de nouvelles recrues ne l’étonne pas: «L’annonce du conseiller fédéral Berset de reconduire l’ancienne clause du besoin opère comme un signal. Beaucoup de confrères qui n’avaient aucune raison de quitter l’Hôpital demandent leur droit de pratique de crainte de ne pouvoir le faire plus tard. La mesure risque de vider les hôpitaux: ce serait l’effet inverse de ce qui est voulu.»
Alors, que faire? Pour l’instant, rien. Genève a demandé en vain à Berne le droit de contrôler l’offre médicale, comme elle l’avait fait durant la clause du besoin. Une commission réunissant des représentants de l’Hôpital, des cliniques privées, de l’AMG et des jeunes médecins hospitaliers tenait une liste d’attente et distribuait les autorisations au compte-gouttes, en fonction des besoins par spécialité, des décès et des départs à la retraite. Une régulation de l’offre opérée à la grande satisfaction des autorités, qui ont pu maîtriser les coûts, et des médecins déjà installés, qui voyaient ainsi la concurrence jugulée.

Tenir compte du parcours

«Nous recommencerons le 2 avril», assure Adrien Bron. Les critères d’attribution seront affinés. «Nous aimerions tenir compte de l’offre ambulatoire hospitalière d’une part, et trouver, d’autre part, un mécanisme de régulation intercantonale.» En d’autres termes, Genève aimerait subordonner l’octroi d’un droit de pratique à l’engagement de travailler trois ou quatre ans dans des régions rurales qui manquent de médecins. «On devrait aussi tenir compte de la formation et de la connaissance du système de santé local, précise le Dr Schneider. Les médecins qui ont fait au moins cinq ans de formation postgraduée devraient être libérés. Enfin, nous surveillerons mieux les remises de cabinet de gré à gré. Il y a eu par le passé des transactions à des prix trop élevés.»
Sophie Davaris

«Tout à fait frustrant»

Que pensent les médecins visés par ces mesures? Interniste, diabétologue et endocrinologue, Stéphanie Gaillard, 36 ans, ouvrira son cabinet fin janvier à Genève. «Après plus de dix ans de travail à l’Hôpital, je pensais m’installer. Mais le fait que la clause du besoin soit tombée en janvier m’a donné une volonté supplémentaire de le faire rapidement. Si je ne m’installais pas maintenant, je risquais de ne plus pouvoir le faire dans quelques mois.» La jeune femme trouve «tout à fait frustrant, au bout d’une formation aussi longue, après des années d’Hôpital, de gardes de nuit et de week-end, d’horaires irréguliers, de se voir empêchée de faire son métier». Cette politique qui consiste à fermer, à ouvrir puis à fermer à nouveau l’accès à une pratique indépendante aboutit à «l’effet inverse. Les gens sautent sur l’occasion. Des collègues qui seraient restés plusieurs années de plus à l’Hôpital vont demander à s’installer tout de suite.» 
S. D.

84 psychiatres

84 psychiatres ont demandé à s’installer en onze mois, suivis des radiologues (34), des anesthésistes (33), des ophtalmologues (31), des gynécologues (30), des cardiologues (16) et des chirurgiens (16). Parmi ces 415 médecins, 56% sont Suisses, 21% Français. 54% vivent à Genève, 16% dans un autre canton et 30% ailleurs (en France surtout).
S.D.

 

 

 

 

< Retour à la liste