< | >

Thérapie cellulaire: et si la paralysie pouvait être guérie?

Cet article a plus d'un an, les informations pourraient être perimées. Merci d'en tenir compte.

Tribune de Genève, tdg.ch 
Samedi, 1er décembre 2012

Des scientifiques font recouvrer la marche à des animaux paraplégiques. Un espoir pour les patients 

Sur un tapis roulant, un teckel noir baptisé Jasper tente de marcher soutenu par une sangle. Victime d’une lésion grave de la moelle épinière, le petit chien ne parvient pas à bouger ses pattes arrière, qui traînent lamentablement sur le tapis en caoutchouc. Six mois plus tard, Jasper a meilleure mine: sur le même tapis, il mobilise désormais ses quatre membres pour gambader maladroitement certes, mais sans aide. Cette vidéo spectaculaire, publiée en novembre sur YouTube, est le résultat de recherches menées à l’Université de Cambridge (Grande-Bretagne).
Pour restaurer la mobilité de Jasper , les scientifiques ont injecté au niveau de la blessure des cellules prélevées dans la cavité nasale de l’animal. Le protocole de cet essai, publié dans la revue Brain à la fin de novembre, peut surprendre tant pieds et nez semblent éloignés. Il existe pourtant un point commun: qu’il s’agisse d’odorat ou de marche, tout n’est qu’affaire de neurones. La paraplégie résulte d’une lésion de la moelle épinière. L’odorat est permis par les cellules nerveuses qui tapissent la cavité nasale.

Faire repousser les neurones

Or, les cellules olfactives possèdent une caractéristique précieuse: elles se renouvellent. «Au niveau du nez, nous perdons en permanence des neurones, parce qu’ils sont exposés aux agents pathogènes de l’extérieur, explique François Féron, professeur au laboratoire de neurobiologie à la Faculté de médecine de Marseille. Si nous conservons notre odorat toute notre vie, c’est parce qu’il existe un système de remplacement de ces cellules.» En transférant un type particulier de neurones (les cellules gliales) de la cavité nasale à la lésion, les scientifiques espèrent qu’ils vont repousser exactement comme ils le font dans le nez. Et remplacer ainsi les cellules détruites à cause d’un accident…
Lors de leur recherche, les scientifiques de Cambridge ont traité avec cette méthode 34 chiens victimes de traumatismes de la moelle épinière, qui étaient tous privés de l’usage de leurs pattes arrière. Résultat: la plupart des canidés qui ont reçu le traitement ont retrouvé une certaine mobilité de leurs membres inférieurs, alors qu’aucun animal témoin n’a montré de progrès. «Nous pensons que ce genre de traitement pourrait permettre à des patients humains de retrouver au moins une partie de leurs fonctions motrices», s’est félicité dans un communiqué Robin Franklin, coauteur de l’étude. Un optimisme que tempère François Féron, grand spécialiste du sujet: «Cette nouvelle étude n’apporte pas grand-chose, car cette expérience a déjà donné des résultats prometteurs sur le rat et la souris. Elle confirme seulement que la thérapie cellulaire fonctionne chez l’animal.»
Et chez l’homme alors? En 2008, François Feron a réalisé un essai clinique de cette méthode sur trois patients. Une déception. «Un seul malade a eu une amélioration de sa mobilité, mais elle était nettement inférieure à ce que l’on attendait», regrette le scientifique. Pourquoi une telle différence entre l’homme et l’animal? «Chez les rats, les liaisons nerveuses ne sont rétablies que sur des distances très courtes, explique François Féron. Pour que cela marche chez l’homme, il faudrait que les neurones parviennent à parcourir un intervalle beaucoup plus important.»
Autre écueil: «Nous savons que la thérapie cellulaire fonctionne bien lorsque les sujets sont traités en phase aiguë, c’est-à-dire le plus rapidement possible après l’accident, poursuit François Féron. Cela s’avère possible sur les animaux, mais chez les patients il faut toujours stabiliser le malade avant d’agir. Au plus tôt, nous ne pouvons réaliser une greffe de cellules que trois mois après la lésion.» Mais même si le transfert de cellules nasales pouvait se faire quelques jours après un accident, il n’est pas certains que les bénéfices seraient spectaculaires: «Penser que l’on va traiter des choses aussi complexes seulement en injectant des cellules est un peu naïf, tranche Grégoire Courtine, titulaire de la chaire IRP en réparation de la moelle épinière à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). L’idée aujourd’hui est plutôt de combiner différentes approches.»

Stimulation électrique

A l’EPFL, Grégoire Courtine et son équipe ont développé une méthode révolutionnaire. Ils prescrivent à des rats dont la moelle épinière a été partiellement sectionnée un triple traitement: un cocktail de molécules pharmacologiques, des impulsions électriques directement délivrées dans la moelle épinière et des séances de réhabilitation physique. Les résultats, publiés en juin 2012 dans la revue Science , sont bluffants: les rongeurs en position «debout» parviennent à mobiliser leurs membres inférieurs. «Les connexions nerveuses ont repoussé dans la moelle épinière en contournant le site de la lésion, se félicite Grégoire Courtine. J’espérais ce genre de phénomène, mais je ne pensais pas que ce serait autant. Cela montre l’immense potentiel de la neuroplasticité.»
Et ça marche chez l’homme! En 2011, l’implantation d’un stimulateur électrique dans la moelle épinière d’un accidenté de la route lui a permis de refaire bouger ses jambes. Cette récupération fonctionnelle «sans précédent», révélée dans la revue médicale The Lancet , ouvre la voie à des traitements inédits de la paralysie. Grégoire Courtine, qui va bientôt lancer une étude clinique sur des patients à Zurich, se montre néanmoins prudent: «La preuve est faite que cette méthode fonctionne chez l’homme, mais dans quelle mesure? Bouger les jambes ne suffit pas, il faut pouvoir marcher, s’en servir normalement. Et ce n’est pas encore le cas.» Pour que cela se fasse, il faudra certainement mêler plusieurs approches thérapeutiques: stimuli électriques, greffes de cellules olfactives, cocktail médicamenteux, séances de sport… «Il faut poursuivre toutes les pistes, estime François Féron, car la prise en charge des paralysies passera par un traitement combiné et séquentiel de plusieurs méthodes.»
Bertrand Beauté

< Retour à la liste